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Pour citer cet article :
SOULA F., Modèle systémique théorique appliqué à l’étude du phénomène des pierres dressées dans l’aire corso-sarde : l’étude des territoires, de la systémique à l’analytique, Cultures, Economies, Sociétés et Environnement du début de la Préhistoire au Moyen-Age : travaux en cours, Actes de la troisième table ronde des jeunes chercheurs en archéologie de la MMSH, Aix-en-Provence, 6 juin 2008, A. Boutet, C. Defrasne, T. Lachenal (dir.), http://www.mmsh.univ-aix.fr/ecoledoctorale/trjca/soula.htm

 

 

 

Modèle systémique théorique appliqué à l’étude du phénomène des pierres dressées dans l’aire corso-sarde :
l’étude des territoires, de la systémique à l’analytique

Florian SOULA *

*Doctorant, Laboratoire méditerranéen de Préhistoire (Europe, Afrique)

Mots-clés : Modélisation, systémique, méthode cartésienne, épistémologie, territoire, pierres dressées

 

Introduction

Dans le cadre du travail de doctorat développé sur l’étude du phénomène des pierres dressées de l’aire corso-sarde, un besoin méthodologique est à l’origine de cette réflexion épistémologique sur l’apport de la systémique.
La systémique apporte des éléments de théorisation à grande échelle pour l’étude du phénomène des pierres dressées d’un point de vue territorial. Cette démarche théorique a pour objectif la mise en relation des sites à pierres dressées avec leur environnement naturel et archéologique. Il s’agit avant tout de proposer un modèle théorique adapté à ce genre d’études, purement systémique et se développant vers une association cohérente entre les méthodes systémique et cartésienne. Cette méthode se détache donc de la routine habituelle, fortement empreinte des préceptes cartésiens. Elle nécessite la création de modèles conceptuels voués à une confrontation avec les données archéologiques afin d’aboutir à un remaniement du modèle initial.
Dans un premier temps, sera démontrée la carence actuelle de nos méthodologies en rapport avec les problématiques territoriales.
Dans un second temps, seront confrontées les méthodes cartésienne et systémique dans le but de démontrer leur compatibilité.
Enfin, seront présentés les premiers modèles conceptuels de l’application de la méthode « systémico-analytique » sur le sujet des pierres dressées de l’aire corso-sarde.

 

1. Avant-propos

1.1. Précision préliminaire

Avant de débuter la présentation des différents débats épistémologiques et méthodologiques autour du problème de la systémique, précisons qu’il a été jugé indispensable de nourrir le discours de nombreuses citations, parfois utilisées un peu à outrance. En toute conscience de la quantité de citations, celle-ci a été jugée nécessaire pour bien mettre en valeur certains conflits d’opinion ou pour bien souligner des points fondamentaux ; et notamment, l’utilisation de citations de l’œuvre originelle de la théorisation de la méthode systémique (Bertalanffy 1951, 1973). L’ouverture des citations à d’autres domaines que l’archéologie permettra une mise en perspective plus légitime car, comme nous allons le voir, la question de la méthode systémique en archéologie a probablement été légataire de conflits d’intérêts et doit être replacée dans son contexte historico scientifique général.

 

1.2. Un constat général sur la pensée scientifique

Les problématiques socio-économiques au sein de la sphère territoriale demandent l’élaboration d’une réflexion théorique sur la méthodologie conceptuelle. Avec la complexification de nos questionnements, la méthode cartésienne semble atteindre ses limites.
Selon nombre de scientifiques, toutes disciplines confondues, la méthode analytique n’est plus capable de répondre de manière satisfaisante aux problèmes que nous posons. La science moderne (1)  est animée par un esprit de synthèse qui possède, à la fois, « une toute autre profondeur et une toute autre liberté que la composition cartésienne » (Bachelard 1934, 21). Il est nécessaire de comprendre  que nous devons changer notre manière de penser, aborder nos problèmes sous un jour nouveau et surtout nous inspirer des méthodes utilisées dans d’autres domaines. L’utilisation d’une nouvelle méthode s’impose. Nous illustrons ici ce constat par deux citations ; l’une d’un grand savant de notre siècle dont les travaux ont eu des répercutions importantes, à la fois sur la complexification de grandes théories (cf. Newton) et sur notre vie scientifique actuelle ; l’autre d’un non moins grand philosophe des sciences :
« Si nous ne changeons pas notre façon de penser, nous ne serons pas capables de résoudre les problèmes que nous créons avec nos modes actuels de pensée » (Einstein)
« Il arrive toujours une heure où l’on n’a plus intérêt à chercher du nouveau sur les traces de l’ancien, où l’esprit scientifique ne peut progresser qu’en créant des méthodes » (Bachelard 1934, 139).
La création d’une nouvelle méthode adaptée à nos modes de fonctionnements actuels s’est avérée indispensable  et fut justifiée par le fait même de notre besoin de produire un nouveau cadre de réflexion général qui « implique une réorientation à la base des pensées scientifiques » (Bertalanffy 1973, 3).

 

1.3. Phénomène de mode et conflit processualiste en archéologie

Le point de départ de cette réflexion épistémologique a pris forme à partir d’un constat et d’une question : les territoires préhistoriques doivent subir un examen au travers des études systémiques (2). Mais alors, qu’est-ce qu’une étude systémique ?
Cette méthode, considérée encore comme une nouveauté (par-dessus tout dans nos domaines), a été  fortement critiquée depuis deux décennies, notamment en France. Cependant, elle est connue et utilisée depuis les années 40 dans le domaine de la biologie (1937) : il s’agit de la « General Systems Theory » (Théorie Générale des Systèmes), développée par le biologiste autrichien Karl Ludwig von Bertalanffy (Bertalanffy 1951).
Elle ne constitue une véritable révolution qu’à partir du moment où elle est clairement formulée par Bertalanffy et formellement acceptée par ses pairs environ 30 ans plus tard. Certes, développée très tôt dans certains domaines (physique, chimie, biologie, psychologie (3), cybernétique, etc. ; Bertalanffy 1973, 93-98), elle fut adaptée en archéologie durant les années 70 par le mouvement dit « processualiste » de la « New Archaeology » anglo-saxonne. Pourtant, on s’aperçoit, en parcourant les ouvrages de méthode et d’épistémologie que l’étude des systèmes a été interprétée et appropriée de manière totalement différente dans nos disciplines, voir serions-nous tenté de dire, adapté et comprise de manière très spécifique. Par exemple, on considère que la «process-school of archaeology » emprunte son point de vue à Bertanlaffy avec l’idée que « […] les systèmes modifient leur comportements et ne peuvent revenir à la situation antérieure » (Flannery 1967, 120). Le constat le plus alarmant dans notre domaine est l’association de cette méthode à une « école de pensée » alors qu’elle est considérée ailleurs comme une discipline à part entière (Ashby 1958, 1-6).
Cette présentation sous forme d’ « école de pensée » qui n’a pas joué pleinement son rôle d’explicitation de la méthode a suscité la réaction, parfois violente, à l’encontre de la «processual archaeology ». Prenons donc l’exemple de Jean-Claude Gardin, qui en nous présentant sa méthode logiciste traduit un malaise envers la systémique processualiste. Lorsqu’il utilise l’exemple du paradigme écologique pour montrer que l’on connaissait déjà « le caractère composite des facteurs […] » (Gardin 1979, 173-174) au sein d’un phénomène, il montre bien que les origines de la systémique ne sont pas vraiment connues par les archéologues. L’invention ne peut pas être attribuée au mouvement processualiste mais à une atmosphère scientifique plus ancienne recouvrant diverses méthodes qui atteignaient leurs limites en rapport aux questionnements alors en vigueur. Ce sont justement les prémices de la systémique en tant que discipline, qui apparurent à diverses époques selon les domaines, qui ont justifié la théorisation que proposa Bertalanffy en 1937. C’est parce que des questionnements,  comme le paradigme écologique, appelaient l’application d’une nouvelle méthode en initiant des petites incursions vers une approche différente mais revenant bien vite au cadre bien défini et sécurisant de l’analytique. Gardin ne cite pas Bertalanffy ou d’autres grandes figures des origines de la discipline systémique (4) et se concentre uniquement sur ce qu’il appelle les écoles processualistes dans le domaine de l’archéologie. Mais, peut-être le processualisme en archéologie s’est-il auto stigmatisé en tant qu’école par son refus de reconnaître que les origines de sa méthode sont liés à certains questionnements posés par le structuralisme, l’écologie, la mécanique, l’analytique en général. On s’aperçoit ici que l’on perd totalement de vue la relation avec l’évolution des questionnements pour aboutir à une opposition entre l’école processualiste et les autres. Or, la prise de conscience et le départ de l’évolution de la pensée scientifique remontent au moins aux deux derniers siècles et sont imputables à la physique, à la chimie, à la biologie, à la cybernétique. Le principe même de la méthode est de permettre l’élaboration de modèles systémiques généraux interdisciplinaires. Ce principe est donc légataire des diverses théories multidisciplinaires qui ont démontré le besoin de penser différemment. « Le caractère composite des facteurs » est justement visualisé d’une autre manière par l’approche systémique mais il n’est en aucun cas possible de prétendre que les autres méthodes n’en avaient pas conscience. La systémique a dès le début fait part d’implications générales d’une théorie interdisciplinaire et « plutôt que de définir l’unité de la science par la physique, cette théorie la permet en partie par le principe d’isomorphisme. Ces isomorphismes interdisciplinaires signifient une uniformité structurelle des schémas que nous appliquons » (Bertalanffy 1973, 46-47). En réalité, la systémique est donc issue de toutes les autres méthodes, de tous les autres questionnements qui ont initié les premières remises en question et ont émulé la théorisation de la General Systems Theory.
Gardin s’appuie sur une citation de Clarke qui illustre ce quiproquo méthodologique : « Que nous en soyons conscients ou non, nous faisons toujours fonctionner des modèles conceptuels dans l’interprétation des observations. Nous ressemblons tous au personnage de Molière qui était charmé de découvrir que, toute sa vie, il avait fait de la prose sans le savoir » (Clarke 1972, 3). En premier lieu, Clarke rappelle que nous faisons tous fonctionner des modèles conceptuels ; toute interprétation aboutit à un certain degré de conceptualisation. Mais ce n’est pas parce que nous conceptualisons que nous faisons de la systémique. La méthode analytique conceptualise également, mais pas sur les mêmes thèmes, pas  obligatoirement aux mêmes échelles de résolution, ni avec les mêmes techniques, ni les mêmes outils. Il est facile de prétendre que nous faisions de la systémique sans le savoir, et donc de déclarer que rien n’est nouveau. Cela semble jouer un rôle justificatif au cruel manque de démonstration épistémologique et méthodologique que l’on s’attend à trouver dans toute étude se disant « systémique ». Reprenons et détournons une phrase de Gardin à ce propos : « […] en tout état de cause, les prétentions scientifiques de l’archéologie ne pourront guère être prises au sérieux, tant que l’habitude ne sera pas instaurée d’asseoir sur des raisonnements entièrement explicites et reproductibles – mathématiques ou autres […] ». (Gardin 1979, 155-156). En effet, ce n’est pas en prétendant que l’on pratiquait depuis toujours la systémique que l’on se libère du devoir de l’expliciter clairement à ses lecteurs.
On ressent donc, à la lecture de Jean-Claude Gardin, que la méthode systémique est, si ce n’est mal comprise, pour le moins mal présentée dans notre domaine et que ses objectifs ne sont pas correctement explicités : « En d’autres termes, l’exigence d’explicitation n’est pas le privilège de celle-ci, contrairement à ce que pourrait laisser croire le titre de certains manifestes » (Gardin 1979, 176-177). Cette explicitation existe dans les ouvrages généraux et méthodologiques de la systémique en physique, en chimie, en psychologie, en biologie, etc. (5) On renvoie donc pour cela à quelques ouvrages de référence dont ceux de Bertalanffy, de Jean-Louis Moigne ou encore de Jean Lapointe (Bertalanffy 1951, 1973 ; Moigne 1977, 1990 ; Lapointe 1998).
 On a donc l’impression d’une critique mutuelle sans fin sur la base de fondements méthodologiques mal explicités et/ou mal interprétés. Ce sont les objectifs, certes, ainsi que la méthode, qui sont différents ; en aucune manière l’une ou l’autre méthode ne peut clamer l’absence d’un niveau de réflexion chez l’autre. Ils ne sont tout simplement ni les mêmes, ni appliqués de la même manière. Les schémas existent au sein de n’importe quelle méthode. Et, en effet, durant la théorisation même de la méthode, il est bien spécifié que « des problèmes et des concepts semblables se sont développés de façon indépendante, dans des domaines qui diffèrent sensiblement » (Bertalanffy 1973, 29).
La systemic archaeology est en partie une appropriation de la General Systems Theory. Il faut donc se méfier à la fois des reformulations et des réactions qu’elles entraînent. Cette discipline possède une méthodologie, une épistémologie et des techniques qui sont généralisables à divers domaines d’application, entre autres en archéologie. L’essence même, son origine, est le résultat du développement de la pensée scientifique de diverses approches non systémiques. La théorisation globale est justifiée par Bertalanffy : « L’apparition de similitudes structurelles ou isomorphismes dans des domaines différents, est une conséquence de l’existence de propriétés générale des systèmes. Les principes qui gouvernent le comportement d’êtres intrinsèquement différents se correspondent […] Ainsi, le problème fondamental qui est posé par à la science moderne est celui d’une théorie générale de l’organisation  » (Bertalanffy 1973, 32, 33). La science moderne étudie donc des complexes organisés.

 

1.4. Démarche systémique et archéologie

Cette théorie considère la société comme un système complexe d’éléments en interaction, chacun pouvant être étudié séparément. Selon cette théorie, il est possible de formuler les lois qui régissent le comportement d’un système. De nos jours, elle est beaucoup utilisée, par exemple en sociologie (Yatchinovsky 2004). Elle apparaît même dans des discours politiques, tel celui d’un premier ministre canadien (Manning 1967). Elle constitue une discipline applicable en archéologie préhistorique. Comme la sociologie, l’archéologie représente « l’étude des groupes ou des systèmes humains ». Elle comprend donc également différentes échelles allant de « la famille […] aux plus grands comme les nations, les groupes au pouvoir et les relations internationales, en passant par toutes les organisations intermédiaires, formelles ou informelles. […] En fin de compte, c’est le problème de l’histoire humaine qui se dessine comme l’application la plus large possible de l’idée de système. » (Bertalanffy 1973, 200). L’une des impressions de Bertalanffy, « d’être victimes de « forces historiques » […] », est à la base de son importance pour nos disciplines car « les évènements semblent impliquer plus que de simples décisions ou actions individuelles ; ils sont déterminés par des systèmes socioculturels, qu’on les appelle préjugés, idéologies, groupes de pression, tendances sociales, croissance et décadence des civilisations […] » (Bertalanffy 1973, 6). De fait, il ne faut pas mésestimer la complexité possible des sociétés, des communautés que nous étudions. On notera ici la différence fondamentale entre le « compliqué » de la méthode analytique et le « complexe » de la méthode systémique : « La complexité n’est pas la complication : ce qui est compliqué peut se réduire à un principe simple comme un écheveau embrouillé en un nœud marin. […] Le vrai problème n’est donc pas de ramener la complication des développements à des règles de base. La complexité est à la base. » (Morin 1977, 377). C’est en particulier sur l’opposition de ces deux notions que la systémique se différencie de l’analytique, et sur ce point que l’analytique ne peut pas se donner les moyens d’étudier la complexité à la base de nombreux phénomènes socioculturels.

Il est difficile de trouver des démonstrations sur la démarche méthodologique propre à la conception et à l’étude des systèmes dans notre domaine. Le terme de « systémique » est vraisemblablement lié à un phénomène de mode. En résulte une méconnaissance quasi-totale des tenants et aboutissants de sa mise en œuvre au profit de l’impact scientifique « novateur » que la citation de ce terme induit. Par delà l’absence de réflexion méthodologique sur le sujet, liée ou non à sa maîtrise encore balbutiante en archéologie, on a l’impression de voir le terme de « systémique » ou l’expression « étude systémique » agités comme de simples étiquettes.  Dans le cadre du sujet « Les pierres dressées dans l’aire tyrrhénienne, étude systémique des territoires », il a été jugé  indispensable d’apporter à la fois une compréhension, une réflexion et une adaptation de la « Théorie Générale des Systèmes ». Ce choix méthodologique s’est avéré parfaitement justifié par une série de constats sur l’application possible de la méthode analytique. Cette méthode, basée sur les préceptes cartésiens développés par René Descartes a très fortement influencé le domaine scientifique français. Le constat principal était le suivant : la méthode analytique ne peut pas nous permettre de comprendre le fonctionnement du phénomène des pierres dressées dans son acception territoriale, sociale, économique et symbolique. Ces quatre éléments sont liés et les étudier séparément ne permettra jamais de répondre à tous nos questionnements.
On notera que cette méthode subit une critique de plus en plus développée depuis le début des années 30. Certaines de ces critiques, sans être directement liées à l’avènement de la méthode systémique, sont pourtant légataires, comme elle, de l’évolution d’un climat intellectuel qui nécessitait des remises en question et de nouvelles voies de réflexion. On pensera notamment ici aux essais d’épistémologie non-cartésienne de Gaston Bachelard (1934, 1938), à la méthode logiciste de Jean-Claude Gardin (1979) et à tous les infants de la Théorie des systèmes de Bertalanffy (dès 1940).

 

2. La méthode analytique : les préceptes cartésiens de Descartes ont-ils atteint leurs limites ?

La première étape de cette réflexion a consisté à comparer les deux méthodes en se posant la question : sont-elles réellement opposées ? Sans détailler l’argumentation ici, nous allons montrer en quoi l’analytique et la systémique présentent des oppositions fortes, mais aussi en quoi ces deux cadres épistémologiques peuvent s’avérer complémentaires

2.1. Deux méthodes opposées ? La remise en question des acquis méthodologiques analytiques et une méthode alternative :
le paradigme systémique

Les quatre préceptes analytiques de la méthode cartésienne sont :
Evidence :ne jamais recevoir pour vraie une chose que je ne connaisse évidemment comme telle.
Réduction : diviser les difficultés jusqu'à obtenir des parcelles dont la résolution est facile pour moi.
Causalité : conduire par ordre mes pensées des choses simples vers les plus compliquées.
Exhaustivité : faire des dénombrements si entiers que je ne puisse rien omettre. (Descartes 1637, T. II, 17 ; Moigne 1977, 30)

La méthode cartésienne, vieille de plus de trois siècles est considérée comme un véritable dogme intellectuel et scientifique. Peu d’auteurs s’aventurent encore aujourd’hui à proposer une alternative à cette méthode considérée « comme une règle de vie intellectuelle dogmatique et paisible » (Bachelard 1934, 151). Il est donc de l’ordre du blasphème que de prétendre que la méthode cartésienne n’a pas réponse à tout. Certains discours opposés à cette « règle de vie » répondent de manière extrémiste au problème : « le diagnostic de faillite de cette intelligence est si sévère qu’il nous faut aujourd’hui cesser de   « faire comme si », et accepter aussi de remettre en cause cette règle de vie intellectuelle ! » (Moigne 1977, 29). Cependant, cette faillite intellectuelle est-elle réelle ? Faut-il la nuancer ? De tels arguments seront présentables chaque fois que l’application de la systémique produira des résultats probants. Mais leur signification induira probablement une alliance nécessaire entre les deux points de vue.
Les préceptes cartésiens appartiennent donc à une perception particulière du monde intellectuel qui était encore considérée il y a peu comme la seule perception scientifique. C’est dans ce sens qu’elle constituait un dogme inébranlable. Les problématiques archéologiques, en constante évolution et complexification, sont un exemple de cette remise en question de la suprématie analytique. Le problème du fonctionnement socio-économique des communautés préhistoriques dans la sphère territoriale nécessite la mise en place de nouvelles méthodes vouées à apporter des réponses plus satisfaisantes que ce que la méthode analytique pouvait nous fournir jusqu’ici. La complexification des problématiques est en réalité liée à l’acuité croissante de notre vision des phénomènes. Les méthodes et les techniques, leurs résultats et leurs potentialités provoquent la complexification de notre vision. Les phénomènes sont donc complexes par eux-mêmes.

Les préceptes systémiques sont :

Pertinence : ne jamais s'interdire de remettre en doute les définitions, dépendantes de nos intentions.
Globalisme :
étudier l'environnement du problème et leurs interactions sans entrer dans le problème.
Finalité : interpréter le comportement et les buts de l'objet sans chercher à en cerner les causes.
Agrégativité :
rechercher ce qui unit, les points communs et la vision simplifiante de l'essentiel. (Bertalanffy 1973, 17-19, 35-37, 43 ; Moigne 1977, 33-44).

La méthode cartésienne traditionnelle a donc depuis longtemps montré ses limites dans de nombreux domaines scientifiques. La systémique constitue une méthode alternative pour résoudre les problèmes complexes. Le paradigme systémique présente de nombreux intérêts dans son application à l’archéologie. Paradigme est un terme emprunté, par l’intermédiaire du latin tardif paradigma, du grec paradeigma « exemple, modèle », lui-même dérivé de paradeiknunai « montrer à côté ». Plusieurs définitions peuvent être utiles. En philosophie, pour Platon, c’est un modèle idéal qu’imitent les réalités sensibles. Du point de vue grammatical, c’est un ensemble des formes fléchies d’un mot pris comme modèle de déclinaison, de conjugaison. « Rosa, rosae » est le paradigme des noms latins de la première déclinaison. « Aimer » est souvent pris comme paradigme pour la conjugaison des verbes du premier groupe. En linguistique, c’est l’ensemble des éléments d’un mot ou d’une phrase susceptibles de commuter, que l’on peut faire varier en les substituant l’un à l’autre dans un contexte donné. Le paradigme des déterminants, les articles, adjectifs possessifs, démonstratifs, indéfinis, etc. Enfin, en épistémologie, le paradigme est l’ensemble des représentations admises à un moment donné de l’histoire des sciences, et qui orientent le choix des problèmes à résoudre et la manière de les appréhender. Thomas Kuhn a introduit la notion de paradigme. Le paradigme newtonien (Dictionnaire de l’Académie française).
Ainsi, un paradigme est ici une représentation du monde, une manière de voir les choses, un modèle cohérent de vision du monde qui repose sur une base définie (matrice disciplinaire, modèle théorique ou courant de pensée). En transposant dans l'univers informatique, un paradigme peut être comparé à un système d'exploitation (Windows, Linux, Mac). C'est en quelque sorte un rail de la pensée dont les lois ne doivent pas être confondues avec un autre paradigme.
Comme l’explique sa définition, la connaissance de la structure d'un système se révèle plus intéressante pour prévoir son comportement que la connaissance détaillée de ses conditions initiales. Le paradigme systémique considère de façon indissociable les éléments des processus évolutifs (articulés en général sur des éléments non linéaires dans la plupart des systèmes complexes). La « Théorie Générale des Systèmes » constitue essentiellement un modèle pouvant s’illustrer dans diverses branches du savoir. Comme le signale Edgar Morin, « on peut […] en déduire qu'il est primordial d'apprendre à contextualiser et mieux, à globaliser, […] à situer une connaissance dans un ensemble organisé » (Morin 1995, 1 ; Donnardieu, Durand, Neel et al 2003, 1).
Pour définir la théorie, on se réfèrera d’abord à la présentation originelle de la méthode dans l’ouvrage de Bertalanffy (1968, p. 29-51) où il démontre la légitimité de sa démarche tout en expliquant les objectifs de sa méthode : « Ainsi, il existe des modèles, des principes et des lois, qui s’appliquent aux systèmes généralisés ou à leurs sous-systèmes ; ils ne tiennent pas compte de leur espèce particulière, de la nature de leurs éléments et des relations ou « forces » entre ceux-ci. Le besoin d’une théorie qui ne s’applique pas à des systèmes d’un type plus ou moins spécial, mais aux principes des systèmes en général, est donc légitime. En ce sens, nous réclamons une nouvelle discipline, intitulée « Théorie Générale des Systèmes ». Son but est de formuler les principes valables pour tout système, et d’en tirer les conséquences » (Bertalanffy 1973, 31).
On considère également la définition suivante pour la méthode systémique : « elle prend forme dans le processus de modélisation, lequel utilise largement le langage graphique et va de l'élaboration de modèles qualitatifs, en forme de "cartes", à la construction de modèles dynamiques et quantifiés, opérables sur ordinateur et débouchant sur la simulation. » (Donnardieu, Durand, Neel et al 2003, 1). Dans notre étude, la simulation se fera sous forme de schémas ou modélisations théoriques, de modèles cartographiques (SIG) et de bases de données qui aboutiront à la proposition de modélisation inspirées de certaines réalités, de constats issus des faits archéologiques.
Contrairement à la distinction entre archéologie analytique et archéologie synthétique (Rouse, 1960, 25-26) qui a « maintenu la fiction de conflits entre l’archéologie d’hier et celle d’aujourd’hui » (Gardin 1979, 58-59), la méthode systémique ne considère pas seulement l’objet où l’homme derrière l’objet mais le système sous-jacent en relation avec les deux (Flannery 1967, 120) (6). Etudier un système est donc la démarche d’obtention d’une vision caractérisée par la complémentarité des éléments, complémentarité qui se répercute donc dans les disciplines, les méthodes, les techniques ainsi que les outils mobilisés.

En résumé :

L’analytique étudie des interactions linéaires (7) par le principe de réduction du problème à sa plus petite variable. La conception théorique fonctionne à partir des données de détail et de faits validés par l’expérimentation. Ces modèles sont très précis et possèdent donc une très faible adaptabilité. Par cette méthode la connaissance des détails est correcte mais les buts sont mal définis

Il s’agit d’une logique binaire ou disjonctive.

La systémique étudie un phénomène dans sa globalité, se concentre sur les effets des relations entres les éléments qui constituent un système. On part de modèles conceptuels qui visent des objectifs prédéfinis. Ce modèle est confronté à la réalité puis remodélisé selon les éléments affirmés ou infirmés. Il est donc peu précis mais très malléable et concerne des interactions non linéaires fortes. On atteint une connaissance des buts, du fonctionnement, mais les détails restent flous.

Ici, il s’agit d’une logique ternaire ou conjonctive.

 

2.2. Une opposition complémentaire des préceptes : vers une application « systémico-cartésienne »

Approche analytique

Approche systémique

Principe d’isolation des éléments

Principe d’interaction entre les éléments

Sujet d’étude : nature des interactions

Sujet d’étude : effets des interactions

Se focalise sur les détails

Se focalise sur la globalité

Modifie une variable à la fois

Modifie des groupes de variables

Ne considère pas la durée des phénomènes

Considère la durée des phénomènes

Les phénomènes sont réversibles

Les phénomènes sont irréversibles

Validation des faits par la preuve expérimentale dans le cadre d’une théorie

Validation des faits par comparaison du fonctionnement du modèle avec la réalité

Modèles précis et détaillés mais figés

Modèles peu rigoureux mais non figés

Domaine d’efficacité : interactions linéaires et faibles

Domaine d’efficacité : interactions non linéaires et fortes

Juxta disciplinaire

Multidisciplinaire

Action programmée en détail

Action par objectifs

Connaissance des détails, buts mal définis

Connaissance des buts, détails flous

Figure  1 : Tableau comparatif entre l’analytique (méthode cartésienne) et la méthode systémique
(issu de Lapointe 1998).

Comme le signale Jean-Louis Le Moigne, si l’on prend la peine de relire l’œuvre de Descartes, on s’aperçoit du pragmatisme avec lequel il veut guider la raison. Dans cette relecture, on se rend compte que « la méthode impliquait un but, et un seul : l’acceptions-nous explicitement lorsque nous mettions en œuvre les quatre préceptes ? » et que « […] le but étant accepté, n’existe-t-il pas d’autres méthodes qui, en d’autres circonstances, s’avéreraient au moins aussi effectives et efficaces, peut-être plus générales, autorisant d’autres idéaux sans interdire les premiers ? » (Descartes 1637 ; Moigne 1977, 30). C’est par cette démarche que nous pouvons effectivement comprendre que « […] l’examen critique de chacun de ces quatre préceptes anciens nous a livré son contraire complémentaire, élaboré par une civilisation qui se perçoit en mutation. » (Moigne 1977, 42).
En accord avec ces citations et malgré les apparences premières, il faut concéder que l’opposition entre analytique et systémique n’est pas intrinsèque. Tout d’abord, rappelons que l’une est en partie issue des problèmes posés par l’autre. Nous allons voir qu’il est possible d’appliquer les deux méthodes dans une même réflexion et avec une coordination qui en fait des éléments complémentaires permettant de viser un objectif multiple : appréhender le fonctionnement et les finalités d’un phénomène tout en se donnant la possibilité d’étudier le comportement de ses éléments dans le détail.
En suivant les préceptes de la systémique, nous devons commencer par un cadre très général: « Il nous faut réduire la réalité à un squelette conceptuel. » (Bertalanffy 1973, 205). L’étude fonctionnelle globale du système des pierres dressées dans l’aire corso sarde ne demandera qu’assez peu de données descriptives. Le positionnement des sites et une brève indication de leur nature permettront de réfléchir sur le modèle à petite échelle (8). De ce fait, nous appréhenderons la structure et les fonctions du phénomène global en les comparants à diverses variables environnementales et archéologiques. Le but étant dans notre sujet de cerner les limites du phénomène des pierres dressées sur les deux îles (Corse et Sardaigne) afin de déterminer ses propriétés et procéder à la caractérisation des zones colonisées préférentiellement par le système. On pourra alors se demander s’il suit les modalités de dispersion d’autres phénomènes ou non.
En ce qui concerne les études à plus grande échelle, disons à un niveau intermédiaire, encore fortement systémique mais s’adjoignant de plus nombreuses données de détails, elles nous permettront de mener l’analyse des systèmes régionaux, sous la forme d’études de territoire sur des communes ou des zones un peu plus vastes. Comme le soulignait Bertalanffy, « Le danger réside dans une trop grande simplification. […]  Le danger de trop grande simplification est d’autant plus grand que le phénomène est plus diversifié et complexe » (Bertalanffy 1973, 105). Alors, ce premier effet de translation n’est pas contraire à la méthode systémique, bien au contraire. Il permet de limiter les risques liés à chaque méthode. Il existe par ailleurs deux méthodes, une empirique où l’on prend le monde comme on le trouve (« empirico intuitive » ; Bertalanffy 1951, 1968) et une autre qui considère l’ensemble des systèmes concevables et le réduit à une taille plus raisonnable (« déductive » ; notion d’« une évolution de l’inorganisé vers l’organisé » ou d’« une évolution d’une mauvaise organisation vers une bonne » ; cf. Ashby 1958, 1-6). Mais il existe une combinaison possible des deux types (Bertalanffy 1973, 99).
En somme, après avoir embrassé le phénomène global, nous définissons ici des zones plus raisonnables pour focaliser notre compréhension du fonctionnement du phénomène à échelle humaine. Ainsi, nous tenterons de montrer l’existence de systèmes micro régionaux ou régionaux matérialisés par les sites à pierres dressées dans leur organisation interne, mais également dans leur organisation par rapport aux autres types de sites (habitat, funéraire, etc.), leur environnement (topographie, hydrographie, zones de probable potentiel agricole, pastoral, etc.) (9). On notera à ce propos, que les lois isomorphes régissant un système sont « applicables à plusieurs sous-systèmes ou systèmes indépendamment des propriétés de leurs unités » (Bertalanffy 1973, 36). Cela signifie donc que les lois qui régissent les réseaux de pierres dressées pourront être confrontées aux systèmes de l’habitat et du funéraire et inversement.

Figure 2 : Modélisation des différents niveaux de l’étude à complémentarité  systémique et cartésienne.

Un dernier effet de translation nous permettra de proposer un niveau de résolution cartésien par une étude analytique plus classique sur les sites en eux-mêmes. Les données plus précises restent relativement pauvres sur ce type de site. On se basera sur les quelques sites pour lesquels nous disposons d’études complètes et récentes, comme I Stantari et Renaghju de Cauria (Sartène, Corse-du-Sud). De la même manière, les sites funéraires et d’habitat  fourniront des données plus détaillés afin de tenter une mise en rapport chronologique, recoupée par des comparaisons structurelles entre les sites à pierres dressées bien datés (autant dire un nombre très faible). Le rôle des prospections systématiques deviendra alors primordial. Il est déjà important pour la phase intermédiaire et permettra de produire la documentation la plus riche possible sur l’occupation des territoires.
C’est ici qu’intervient ce que nous appelons un « feedback » méthodologique qui nous permettra de revenir, une fois toutes ces nouvelles données acquises, à notre niveau d’étude systémique global, afin de recouper les conclusions analytiques avec les données générales et « systémico-analytiques » (niveau intermédiaire). Mais également, cela nous donnera la possibilité de modifier les axes de nos méthodes, d’utiliser d’autres outils s’ils s’avèrent nécessaires, de mettre en doute certaines données ou résultats ou au contraire les confirmer. Ainsi, l’étude n’aura pas forcément besoin de se limiter à un cycle, mais pourra se développer sur plusieurs rotations dans cette échelle des méthodes. C’est ce que Jean-Claude Gardin nomme dans sa méthode logiciste les « ajustements qu’il convient d’apporter à telle ou telle étape de la chaîne, pour en accroître l’efficacité » (Gardin 1979, 68-69).
En somme, cette méthodologie permet d’apporter plus aisément des ajustements dans son application, voir même dans sa conception : elle est évolutive par elle-même et permet des modélisations différentes en fonction du phénomène étudié et des problématiques ciblées. La coordination hiérarchisée des deux méthodes, articulées au moyen de ce que nous nommons la méthode « systémico analytique » ou « systémico cartésienne » nous permet donc de nous allouer différents points de vue sur les problématiques, mais aussi différentes problématiques qui se complèteront pour tenter de dresser un tableau complexe du phénomène étudié (fig. 2).
Notons, pour terminer, que cette flexibilité de la méthode systémique est présente à la source même de la théorisation : «  La théorie générale des systèmes est en principe capable de donner à ces concepts des définitions exactes et de leur appliquer, dans des cas appropriés, une analyse quantitative » (Bertalanffy 1973, 33).

 

3. Conceptualisation du phénomène des pierres dressées dans le cadre de la Théorie Générale des Systèmes

3.1. Le super système « société humaine »

Figure 3  : Modélisation préliminaire du système « mégalithisme des pierres dressées » au sein du super système « société humaine » et des réseaux de relations inter systèmes.

L’application de la systémique à l’étude du phénomène des pierres dressées est légitime pour plusieurs raison : tout d’abord il est nécessaire de constater que c’est une méthode performante pour l’étude des sociétés humaines, actuelles ou anciennes. Les pierres dressées constituent un phénomène complexe et fréquent, présent dans de nombreuses contrées différentes et sous des formes variées. Les problématiques actuelles les plus générales tournent autour des connections possibles et probables entre le système des pierres dressées et les systèmes économique, social, symbolique et environnemental. Nous réfléchissons donc sur l’ouverture de ce système sur les autres systèmes qui composent une société donnée, ce que l’on  nomme ici le super système « société humaine » (fig. 3).
Avant tout chose, la première difficulté à résoudre pour modéliser notre super système, c’est de définir à quelle catégorie il appartient : selon la définition des systèmes de Jacques Lesourne, notre cadre systémique global peut être attribué à la catégorie des « systèmes à décideurs multiples (structure complexe de plusieurs systèmes à buts, s’organisant de manière spontanée (jeux) ou de façon hiérarchique (organisations). Lorsque les hiérarchies sont enchevêtrées en un système encore plus large et complexe, on parle de sociétés) » (Lesourne 1976).
Selon la typologie deJean-Louis Le Moigne, il appartient aux « systèmes humain et social, avec l’apparition de l’intelligence (ou capacité à traiter des informations symboliques), permettant une auto organisation par des mécanismes abstraits d’apprentissage et d’invention, mais aussi avec la finalisation (l’intentionnalité), réorganisant tout le système en fonction de fins sélectionnées de manière autonome » (Moigne 1977).
Quelque soit la définition de la catégorie de système auquel appartient notre sujet d’étude, on constatera qu’il s’agit d’un système ouvert dont les principales composantes sont l’organisation, la finalité (ou but) et la complexité. On notera également que le super système ainsi définit comporte des systèmes subsidiaires (qui le caractérisent mais il n’est pas égal à leur somme), dont le système du mégalithisme des pierres dressées ou encore le système de l’habitat, funéraire, le système symbolique et technique. Le caractère isomorphe de ces systèmes reste à démontrer, même si nous pouvons déjà nous douter de leurs similarités structurelles et/ou fonctionnelles dans la société humaine. On remarquera également ici que l’on ne considère pas le « mégalithisme » en général comme une classe supérieure intégrant les pierres dressées. Nous parlons des pierres dressées d’un côté et des dolmens, coffres, etc. de l’autre. Cette distinction se fait sur la base d’un postulat architectural et fonctionnel.

 

3.2. Aspect structurel du système « mégalithisme des pierres dressées »

Figure 4  : Modélisation préliminaire de l’aspect structurel du système
« mégalithisme des pierres dressées ».

Le système présente deux aspects : structurel et fonctionnel. Sous son aspect structurel, un système comprend quatre composants : les éléments constitutifs, une limite (ou frontière) qui sépare la totalité des éléments de son environnement, des réseaux de relations, des stocks (ou réservoirs). Les éléments constitutifs sont évaluables en nombre et en nature et appartiennent à une catégorie plus ou moins homogène qui constitue le système. La limite avec l’environnement, toujours plus ou moins perméable, constitue une interface avec le milieu extérieur. Cette limite est particulièrement floue et mouvante en sociologie. Les réseaux de relations participent aux connections entre éléments constitutifs. L’importance de ces réseaux et de leur organisation est le facteur principal de la complexité globale. Les relations peuvent être de toutes sortes mais deux types principaux se dégagent : les transports et les communications.
Ainsi, le système du mégalithisme des pierres dressées se présente sous la forme  suivante : les éléments constitutifs sont les sites en eux-mêmes. Ils participent à la création de réseaux d’interrelations, de manière ouverte avec l’environnement et les éléments d’autres systèmes. La limite de notre système, que nous proposons de nommer « frontière socio environnementale » est une limite difficile à percevoir. Elle recoupe la notion de territoire. A l’échelle globale, cette frontière est simplement signifiée par la présence / absence de sites sur les deux îles. Nous développerons plus loin une vision plus précise de cette notion qui évoluera selon les échelles de perception. La dernière composante est la notion de stock ou de réservoir. Elle est plus délicate à traduire dans notre étude. Cependant, dans notre démarche d’adaptation, la question des stocks prend une ampleur sociologique (idées, informations, évènements), dans un autre sens elle fait appel à la circulation des matières premières et des objets finis. Doit-on parler de stock de matière première nécessaire à la construction des sites ? Le stock est décrit dans la General Systems Theory comme un réservoir où sont stockés les matériaux, l’énergie ou l’information qui constituent les ressources du système et qui doivent être transmises ou réceptionnées. La notion est plus complexe qu’une simple réserve de matière première, il s’agit aussi de la capacité de la société à mobiliser l’information et l’énergie nécessaire au fonctionnement du système. La notion de stock au sein du système des sites à pierres dressées doit donc être visualisée comme une composante à la fois interne et externe au système en lui-même. Cela rejoint, comme nous le verrons ci-dessous, la notion de système ouvert (fig. 4).

 

3.3. Aspect fonctionnel du système « mégalithisme des pierres dressées »

Sous son aspect fonctionnel un système comprend également quatre composants :des flux, des centres de décision, des boucles de rétroaction et des ajustements.Les flux concernent la circulation d’informations, d’énergie ou de matériaux qui utilisent les réseaux de relations et transitent par les stocks en fonctionnant par des entrées / sorties avec l’environnement. Les centres de décision sont à l’origine de l’organisation des réseaux de relations, gérant les flux et les stocks. Les boucles de rétroaction servent à informer les centres de décision de l’état général du système. Les ajustements sont des réponses aux boucles de rétroaction qui permettent de modifier le système. On peut comparer le principe de la rétroaction à celui de la « boucle récursive ou auto productive qui rompt avec la causalité linéaire » qui permet de générer au sein d’une société des interactions plus ou moins cycliques ; ou encore au principe des « servomécanismes » (10). Il s’agit d’un processus d’autorégulation, comme par exemple l’homéostase (11) en biologie ( Bertalanffy 1973,  41-42 ; Morin 1995, 5).

Figure 5  : Modélisation préliminaire de l’aspect fonctionnel du système
« mégalithisme des pierres dressées ».

Le système des sites à pierres dressées se présente sous la forme  suivante du point de vue fonctionnel (fig. 5): les flux concernent la fonction des réseaux de relations entre les éléments constitutifs du système. Cela peut-être le déplacement de gens à travers ce système, mais aussi d’informations, d’idées, de matières premières (silex, obsidienne, sel, etc.). Les centres de décision sont représentés par la société qui régit les flux et les stocks. Ces centres prennent les décisions de l’utilisation du réseau créé par le système : on pourra parler d’utilisation et d’entretien du système par les communautés humaines. Cette notion des centres de décision sera intéressante du point de vue des problématiques de hiérarchisation socio-économique au sein des groupes mais aussi entre groupes. En effet, l’érection ponctuelle (et vraisemblablement non linéaire) de statues-menhirs et de monolithes décorés durant l’âge du bronze montre que le système se modifie dans le même temps que les communautés se restructurent. Enfin, les boucles de rétroaction et les ajustements qu’elles engendrent sont composés par le résultat des flux à leur arrivée dans un autre centre de décision. Un flux de matière, d’information ou de personnes aura pour conséquence un flux rétroactif, plus ou moins différé dans le temps et limité dans l’espace. Une boucle de rétroaction est donc simplement une réponse ou un résultat à une action particulière : par exemple, un groupe humain fait circuler de la matière première qu’il possède en quantité plus que suffisante vers un autre groupe humain qui a en potentiellement besoin et qui peut répondre par un autre flux, de matières, d’idées et / ou d’informations (échanges, communication, etc.). En réponse à ce flux rétroactif, le centre de décision primaire peut adopter des ajustements pour les flux suivants (fig. 5). Notons que cette notion de rétroaction (issue du terme feedback), d’origine biologique, est introduite dans les sciences dans les années 30 et développée par Robert Wiener en cybernétique en 1948. Ce dernier montre que le mécanisme de rétroaction est le fondement du comportement téléologique ou réfléchi des machines faites par l’homme mais également des organismes vivants et des systèmes sociaux. (Wiener 1948 ; Bertalanffy 1973, 42). A l’origine adapté à la mécanique, ce concept est appliqué dans les sciences humaines et sociales mais il subit à ce propos une condamnation. Certains préférerons la notion « récursivité » ou « récursion organisationnelle », qui va plus loin que le schéma rétroactif : c’est un type particulier de régulation basé sur les interactions dynamiques entre le produit et son processus causateur, où le produit rétroagit sur son producteur, mais pour se mêler au producteur et redevenir, à terme, le processus causateur du système (système de boucle ou de cycle). Ainsi, certains pensent que le terme de rétroaction n’est pas pertinent dans les sciences humaines. On entendra donc la  notion de rétroaction dans le sens  de cycle et de recyclage (Morin 1995 ; Moigne 1990, 52). On distinguera deux types de rétroaction, la rétroaction positive qui est l’accentuation, l’amplification ou l’accélération d’une déviance sur elle-même, provoquant à terme la dislocation du système. La rétroaction négative se caractérise par l’annulation de la déviance, dès qu’elle apparaît dans le système, et par sa transformation en tendance. Par la suite, la rétroaction négative réorganise le système en créant une nouvelle régulation (Morin 1977,  219). On peut voir dans cette opposition de recyclage le rôle joué par les ajustements entre le flux et la boucle de rétroaction du modèle systémique.

 

3.4. Modèle général : fonction et structure du système

Figure 5  : Modélisation structurelle et fonctionnelle du système « mégalithisme des pierres dressées » selon une théorie territoriale et d’échanges.

Ce postulat fonctionnel et structurel reste légitime dans les modélisations préliminaires car il fait appel à des modes de fonctionnement clairement identifiés dans toute société ou communauté. Le lien entre sites à pierres dressées et le réseau humain est intrinsèque car en partie démontrée (pour le moment du moins) par ses relations avec l’environnement (notamment la topographie et l’hydrographie) et les sociétés humaines elles-mêmes (qui les ont érigés). Ce postulat devra être vérifié par l’analyse des caractéristiques du phénomène des pierres dressées.
Récapitulons ce modèle systémique préliminaire des pierres dressées en mêlant les aspects structurels et les aspects fonctionnels : à l’intérieur de la frontière socio environnementale nous distinguons d’une part les éléments constitutifs du système (les sites à pierres dressées). D’autre part, les centres décision peuvent être la représentation des habitats, du lieu où vivent les communautés et où naissent et arrivent les idées, les informations et les matériaux. D’où la proximité probable (mais pas systématique) des stocks avec les centres de décisions. Ces deux composants du système sont interprétés comme des constituants du groupe régional, c’est-à-dire de la communauté de personnes qui vivent ensemble sur un territoire micro régional. Selon ce modèle, les flux représentés sont les mouvements d’idées, d’informations, de matières qui passent par le système des pierres dressées. Ils transitent par les stocks ou réservoirs dans le sens où une décision est nécessaire pour organiser ce transit, mais aussi dans le sens où les stocks de matière première (dans le cas de l’économie) ou d’idées / d’informations (du point de vue social) sont implémentés pour nourrir le réseau.
Certains éléments constitutifs (sous entendu ici : sites à pierres dressées) sont quasiment ou intégralement incorporés dans l’espace du groupe régional (ou local même à plus grande échelle). D’autres sont isolés, intermédiaires entre deux ou plusieurs groupes régionaux. Ce modèle se base sur quelques observations qui tendent à montrer une catégorisation des sites à pierres dressées selon leur positionnement dans l’espace occupé. Ces observations restent encore à leur état proprement déductif et devront également être vérifiées par l’application de la méthode à cycle hiérarchique (fig. 2).

 

Conclusions et perspectives de l’étude systémique

Ainsi, complétant notre première ébauche du système des pierres dressées, nous qualifierons ce dernier de système ouvert : les relations intra système ont déjà été succinctement abordées dans nos modèles. Un des objectifs de notre étude concerne également les relations inter systèmes. Cela signifie que le système des pierres dressées est lui-même un élément constitutif d’un système plus global comprenant les systèmes social, économique, environnemental, symbolique, etc. (fig. 3). Voilà une des raisons pour lesquelles l’application d’une systémique complexe à plusieurs niveaux est indispensable pour étudier son fonctionnement et ses finalités en son sein et dans son environnement. Nous rajouterons pour justifier la légitimité des liens entre sites à pierres dressées, contemporains ou non, qu’ils constituent donc des éléments isomorphes. Ils n’apparaissent pas forcément en liaison linéaire dans le se sens où on pourrait constater presque autant de différences structurelles et hypothétiquement fonctionnelles que de points communs. Leur similarité reste du fait d’observations générales, ce qui confirme bien leur non linéarité. Cet état de fait maintient la certitude d’une relation entre les sites et justifie la cohérence de cette vision systémique préliminaire.
On l’aura remarqué, cette première conceptualisation adaptative du système des sites à pierres dressées se base amplement sur un postulat théorique : sa fonction dans les échanges de matériaux, d’idées et d’informations entre communautés. On pourrait opposer un argument contraire en prétextant que ces échanges existaient déjà avant que les monolithes soient érigés. Cependant, la présence de monolithes dès le Néolithique Moyen (au moins pour la Corse) semble confirmer qu’un besoin apparaît en liaison avec le territoire, les déplacements et les échanges. S’agit-il alors d’un « besoin » de structuration du territoire qui apparaît durant une phase de néo colonisation du territoire ? Pour apporter des réponses, ce n’est pas l’application d’une systémique pure qui nous y aidera. La systémique est utile pour définir les fonctionnalités du phénomène. Mais l’application de la méthode « systémico-analytique » sous forme d’un cycle hiérarchisé, pourra permettre d’intégrer les deux considérations : causalité et fonctionnalité.
L’application des outils, des techniques associées à la méthode systémique nous permettra de mettre en valeur ces différentes problématiques.  Les données issues des études territoriales, seront notamment produites sous forme de SIG, qui constitue non pas une méthode comme on peut souvent le lire, mais véritablement un outil, une technique.