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Pour citer cet article :
ROCHE A., La céramique culinaire modelée à la fin du Ier s. av. J.- C. dans la chaîne des Alpilles (B.-du-Rh.) : Productions et imitations, nouvelles données, Cultures, Economies, Sociétés et Environnement du début de la Préhistoire au Moyen-Age : travaux en cours, Actes de la 4° table ronde des jeunes chercheurs en archéologie de la MMSH, Aix-en-Provence, 15 mai 2009, C. Defrasne et T. Lachenal (dir.), http://trjca.mmsh.univ-aix.fr/roche.htm

 

 

 

La céramique culinaire modelée à la fin du Ier s. av. J.- C. dans la chaîne des Alpilles (B.-du-Rh.) : Productions et imitations, nouvelles données

Alexandra ROCHE *

* Doctorante, Centre Camille Jullian

Mots-clés : Protohistoire, âge du Fer, romanisation, céramique culinaire, Glanum, Alpilles, Provence.

 

Un petit lot de céramiques provenant de la maison aux alcôves de Glanum est morphologiquement proche des productions des ateliers des Alpilles, très diffusées dès le début du Ier s. av. J.-C. Une analyse comparative des formes, des pâtes et de la chronologie à permis de proposer de nouvelles hypothèses sur le marché de la céramique culinaire non tournée à la fin du Ier s. av. J.-C.

 

1. La chaîne des Alpilles

1.1 Contexte géographique et stratégique

Les Alpilles sont une petite chaîne calcaire qui domine la plaine de la Crau et l'actuelle vallée des Baux, autrefois essentiellement constituée de marécages. Durant la Protohistoire et l'Antiquité, les Alpilles ne constituent pas un obstacle à la circulation, dans la mesure où elles sont facilement franchissables par des passages transversaux (comme le défilé de Vallongue) qui relient deux axes majeurs reliant l’Italie à l'Espagne, la via Domitia au nord et la via Aurelia au sud. Cette dernière traverse la Crau en direction de Saint-Gabriel qui était alors un relais routier de première importance. Les oppida (comme celui des Caisses de Jean-Jean à Mouriès) et les villes indigènes (telles que Glanum) ont été établis sur des points stratégiques contrôlant des traversées importantes de la chaîne des Alpilles. Ainsi la région étudiée se trouve sur le passage des grands axes de circulation reliant le littoral à la vallée du Rhône et à la Gaule celtique. Les auteurs de la carte archéologique présentent la région des Alpilles comme faisant partie de l'arrière pays d'Arles (Gateau, Gazenbeek 1999, 83). Il est vrai que la ville (qui deviendra colonie romaine en 46 av. J.-C.) ne se trouve qu'à une trentaine de kilomètres de Glanum, plus à l'ouest, sur le cours du Rhône. Dès le Ve s. av. J.-C., Arles fût probablement un port de transbordement de marchandises entre trafic maritime et trafic fluvial. On peut considérer que la plupart des vases importés utilisés dans les Alpilles durant cette période ont du transiter par Arles. Au deuxième âge du Fer, les voies de communication se multiplient et le réseau devient plus complexe. Arles continue à être un centre important d'arrivée de marchandises mais sans jouer toutefois un rôle exclusif. Les céramiques importées ont pu arriver par plusieurs voies commerciales, en particulier depuis le golfe de Fos dès le IIe s. av. J.-C., grâce au canal creusé par les légions de Marius en attendant d'arrêter l'invasion des Cimbres et des Teutons (Arcelin 1987, 21).

1.2 La production céramique des ateliers des Alpilles
Elle inonde le marché microrégional dès le début du Ier s. av. J.-C. pour répondre aux besoins de la société indigène. La batterie de cuisine se compose à 92 % de récipients de préparation (Arcelin 1993, 248). H. Rolland fut le premier à remarquer ces productions lors des fouilles de Glanum au début des années 1950 (Rolland 1952, 75-76). Leur excellente qualité de fabrication et notamment la finesse de leurs parois l’a conduit à les interpréter comme des céramiques tournées. A. Dumoulin qui a noté leur présence en 1965 dans les puits de Cavaillon (Dumoulin 1965, 21) partageait cette idée. C’est P. Arcelin qui sera le premier, dans sa thèse de doctorat en 1979 (Arcelin 1979, 196-344), à y voir une céramique modelée et à caractériser ses formes. Les études de terrain qu’il a menées lui ont permis de localiser ces ateliers de fabrication à Orgon, position stratégique comme le signale le comte de Villeneuve – Bargemont dans la statistique des Bouches-du-Rhône en 1824 (Villeneuve – Bargemont 1824, 312). Cette localité est située au carrefour des grands axes de circulation fluviaux (le passage de la Durance se faisait au pied du rocher du Grand-Couvent) et terrestres (passage de la via Domitia et de la voie romaine allant de Marseille à Avignon).

 

2. Cadre et but de la présente étude

Au cours des études différentes études céramologiques que j’ai réalisées dans le cadre de la préparation de ma thèse de doctorat (1), je me suis rendue compte qu’il existait des vases peu nombreux mais proches par leur forme de la production des ateliers des Alpilles L’étude présentée ici a pour base de réflexion un groupe de 19 urnes trouvé dans la maison XVIII, dite « maison aux alcôves ».
Cette maison a été partiellement fouillée de 1944 à 1967 par Henri Rolland. Des sondages ont été réalisés par la suite par Guy Bertucchi (entre 1975 à 1978) puis sous la direction d’Anne Roth Congès (entre 1983 et 1989). Ces derniers ont livré plus de 12 200 tessons pour trois phases d’occupation successives. Les productions des ateliers des Alpilles représentent 19,2 % du total des céramiques et plus de 48 % des céramiques modelées. Les 19 fragments de bords caractérisés ne permettent pas de proposer des généralisations qui seraient excessives mais uniquement quelques réflexions. En effet, ces vases sont révélateurs de l’existence de productions parallèles à celles que l’on connaissait déjà. Par commodité, au cours de cette étude nous les qualifieront «d’imitations ».
Une analyse comparative des formes, des pâtes et de la chronologie m’a permis d’arriver à des conclusions sur le marché de la céramique culinaire non tournée à la fin du Ier s. av. J.-C. dans la région de Glanum. Le site se trouve à un kilomètre au sud du village actuel de Saint-Rémy de Provence, au pied du Mont Gaussier, sur le versant nord de la chaîne des Alpilles. Il se situe au débouché du vallon de Notre-Dame de Laval, l'un des passages traversant les Alpilles, entre Eyguières et le Rhône. Il était occupé par une voie antique qui, de Saint-Rémy, débouche sur Maussane, la plaine de la Crau et la mer. Glanum est une ville indigène construite sur un piémont fertile, entre reliefs élevés et plaines de la Durance et du Rhône, au croisement des voies de circulation est-ouest (via Domitia) et nord-sud (via Agrippa).

 

3. Critères d’analyse

3.1 Les formes

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Figure 1 : La forme CNT-ALP 1a2.
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Les critères morphologiques sont les premiers éléments de comparaison. L’étude approfondie du lot des 19 urnes a révélée la présence de quatre formes différentes issues de la typologie de la céramique des Alpilles.
La première et également la plus ancienne est CNT-ALP 1a2. (2) Elle se caractérise par un large bord carré divergent. C’est une urne de grande volumétrie, environ 400 mm de diamètre pour l’exemplaire du Dicocer (Arcelin 1993, 249). L’urne issue de la production parallèle est d’un diamètre beaucoup plus modeste (252 mm) (fig. 1).
La deuxième forme copiée est CNT-ALP 1a3, caractérisée par un bord quasiment horizontal et un col assez trapu que l’on retrouve dans les deux « copies ». Le modèle a un diamètre d’environ 200 mm, les « imitations » s’en approchent. (fig. 2)
Les huit urnes suivantes présentes des caractéristiques communes à deux autres formes : un bord court et parfois triangulaire comme CNT-ALP 1a5 ainsi qu’un décor d’incision sur le départ de panse pour deux d’entre elles, mais un col sans inflexion qui ressemble d’avantage à CNT-ALP 1a6. Dans ce cas, les caractéristiques des formes de la production standard ne sont pas toutes présentes. Le modèle CNT-ALP 1a5 du Dicocer (Arcelin 1993, 250) a un diamètre de 165 mm et celui de CNT-ALP 1a6 est égal à 160 mm. Même si deux individus s’approchent de 165/166 mm, les « copies » présentent des diamètres plus petits que les modèles et se situent en moyenne autour de 148 mm. (fig. 3)
Les huit dernières urnes sont proches de CNT-ALP 1a6 par leur bord strictement horizontal. C’est la série morphologiquement la plus homogène mais qui présente une grande variété dans les diamètres. La forme de référence a un diamètre de l’ordre de 160 mm alors que ceux des « imitations » s’échelonnent entre 132 à 200 mm. La moitié de la production présente un diamètre inférieur et la moitié un diamètre supérieur. (fig. 4)
En conclusion pour l’étude des formes on peut dire que les ateliers parallèles proposent une copie de la forme générale du bord, du col et du début de la panse. Même si les pots de cette série ne sont pas entiers, on remarque que les ateliers « parallèles » n’ont pas pour objectif une reproduction vraiment précise de toutes les caractéristiques du « modèle ». En particulier, le diamètre de celui-ci n’est que très rarement respecté. Les différences morphologiques entre les individus montrent que la typologie de ces « imitations » n’est pas très affirmée.

 

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Figure 2 : La forme CNT-ALP 1a3.
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Figure 3 : Les formes entre CNT-ALP 1a5 et CNT-ALP 1a6.
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Figure 4 : La forme CNT-ALP 1a6.
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3.2 Les pâtes

Figure 5 : La pâte de CNT-ALP « classique »

Le deuxième élément de comparaison concerne la pâte et le traitement de surfaces.
La pâte de la céramique issue des ateliers des Alpilles est très caractéristique (fig. 5). C’est une pâte homogène, non vacuolaire. Le dégraissant se compose de grains de calcite de grosseur variable mais ne dépassant pas un millimètre d’épaisseur. La pâte est de couleur rouge clair. La surface peut être marron brune plus ou moins sombre. En surface un travail d’égalisation a tassé les particules produisant un effet de pseudo engobe. À la cuisson, cette pellicule de surface réagit différemment de la pâte et crée cette différence de couleur entre surface et pâte. La cuisson se fait en mode oxydant ce qui provoque cette couleur rouge de la pâte, alors que l’atmosphère de post-cuisson est réductrice ce qui explique la couleur brune et noire de la surface.
On ne retrouve pas le même type de pâte dans le lot « d’imitations ». Le tableau réalisé montre la diversité de couleurs de pâtes et de surfaces (fig. 6). On peut se rendre compte que ces descriptions ne correspondent pas du tout aux pâtes de CNT-ALP classique, excepté le dégraissant de calcite qui est aussi le plus communément utilisé par les ateliers « parallèles ». Pour les « copies » de la forme 1a6 on trouve aussi un dégraissant de mica associé à une pâte noire et l’utilisation de la bauxite pour les pâtes marron-rouges (fig. 7). Les particules sont en général plus grosses que dans le dégraissant utilisé pour les céramiques des Alpilles, jusqu’à plus de trois millimètres d’épaisseur (fig. 8). Sur deux tessons, on retrouve le décor d’incisions bidirectionnelles en fin de col et la panse peignée.

Figure 6 : Tableau de comparaison des pâtes, dégraissants et surfaces pour les formes 1a2, 1a3, 1a5 et 1a6.

 

Figure 7 : Production parallèle : surface (Photo A. Roche).

 

Figure 8 : Production parallèle :surface avec décor d’incision bidirectionnelle et pâte (Photo A. Roche).

 

4. Contexte archéologique et chronologique

La maison aux alcôves fait partie d’un quartier résidentiel composé de cinq maisons qui ont été construites durant la phase Glanum II (3) à la place du centre politique et religieux hellénistique (Glanum I). Au début du Ier s. av. J.-C., la zone publique, cœur de la cité avec notamment l’agora devient un espace privé. On peut supposer que la ville a changé de statut politique et n’avait plus besoin de bâtiments publics de réunion.
La technique de construction suit la tradition indigène : le solin des murs est construit en pierres liées à la terre, tandis que l’élévation est en adobe. Ces procédés s’observent également dans d’autres endroits du site, par exemple comme dans la maison antérieure au grand temple géminé (Paillet, Sourisseau 1995, 16) ou dans celle fouillée dans le vallon de St-Clerg (Agusta-Boularot et al. 1997, 15). On retrouve également la même technique dans les maisons de l’oppidum des Caisses de Jean-Jean à Mouriès (Marcadal, Paillet 2005, 13).
Les sondages d’Anne-Roth-Congès ont mis en évidence trois états architecturaux correspondant à des aménagements successifs (fig. 9).
Durant l’état 1, la maison est organisée autour d’une cour rectangulaire à sol de « brasier » (poudre de calcaire tendre damée) qui dessert deux ailes, une à l’est et l’autre au sud (fig. 9a). Ses dimensions sont de 15 m sur 7 m. L’aile est se compose de deux pièces carrées de 5m par 5m, séparées par un couloir central tandis que l’aile sud comporte une autre pièce carrée de même dimension que les deux autres. Durant ce premier état les murs sont construits en adobes sur solin de pierre sans trace d’enduits.
D’après Anne Roth-Congès (Roth-Congès 1992, 48), la maison serait construite après 90 av. J.-C. et certainement vers 75 av. J.-C. La date 90 correspondrait au saccage de Glanum par les légions romaines. Mon étude de la céramique ne me permet pas de donner autant de précision. Les éléments datant situent la construction de la maison entre 100 et 75 av. J.-C.
Dans un deuxième temps, le talweg (niveau le plus bas de la vallée où s’écoulent les eaux venant du vallon St-Clerg et du vallon de Notre Dame de Laval) a été progressivement comblé pour servir de rue charretière. Cette fonction été mise en évidence par la présence de traces de profondes ornières. Les fouilleurs précisaient seulement que cet état devait être antérieur à 50 av. J.-C. En effet, les éléments céramiques que j’ai étudiés permettent de situer ces premiers aménagements autour de la date de 75 av. J.-C. et le nivellement du ravin entre 75 et 50 av. J.-C.
L’état 2 est marqué par les premiers aménagements de la maison (fig. 9b). L’aile est est remodelée par des réaménagements en structures légères (représentés en pointillés). La façade nord de la maison est décalée d’un mètre vers le sud, ce qui agrandie la rue entre la maison aux alcôves et la maison XVI. L’aile est désormais composée de trois pièces carrées. Celle du milieu est précédée d’un auvent. La pièce dans l’angle nord-est abrite un foyer central qui a du permettre la réalisation de travaux domestiques liés à la cuisson. On ne peut donner plus d’informations sur la fonction des autres pièces. La technique de construction est la même que celle de l’état précédent, mais on remarque toutefois que les murs de la pièce centrale de l’aile est sont revêtus d’enduits de chaux. L’étude de la céramique a permis de dater les aménagements entre 75 av. J.-C. et 50 av. J.-C. L’utilisation d’enduit de chaux sur des murs en adobe est également attestée dans la maison sous le grand temple géminé (Paillet, Sourisseau 1995, 16) et dans celle du vallon de St-Clerg (Agusta-Boularot et al. 1997, 34).
Durant ces deux premiers états, la composition de la batterie de cuisine conserve les mêmes caractéristiques générales, les pratiques culinaires demeurant les mêmes. Les céramiques modelées composent la totalité des récipients de préparation culinaire. Les productions tournées régionales sont surtout liées au service et à la présentation des aliments, tandis que les céramiques importées, peu nombreuses, proposent exclusivement de la vaisselle de consommation individuelle. A la fin de l’état 2, c'est-à-dire vers 50 av. J.-C., dans la batterie de cuisine de cette maison, il n’y a pas encore de concurrence italique pour les récipients de préparation.
Le 3e état de la maison aux alcôves commence par une phase d’abandon daté entre 50 et 40 av. J.-C. (fig. 9c) Aux alentours des années 40-30 av. J.-C, la maison s’agrandit vers l’ouest. Elle est reconstruite plus vaste et plus belle que précédemment. A l’ouest, la superficie de la cour est plus que doublée. Les deux dernières pièces de l’aile sud, en enfilade, sont celles qui contenaient les peintures murales étudiées par Alix Barbet (Barbet 1989, 60-61 et 1990, 104-113). La pièce dans l’angle sud-est est un cubiculum, c'est-à-dire une chambre composée de deux alcôves destinées à recevoir des lits, d’où bien sûr la dénomination de cette maison. Ce type de décor est typique d’un IIe style pompéien daté des années 50-40 av. J.-C. Le décor de cette pièce a donc été mis en place au moment où la maison s’est agrandie (phase IIe). Une petite partie de ce décor a été refaite dans un deuxième temps, vers 30 av. J.-C., (phase IIf) juste avant que la maison ne soit détruite. C’est également de ce moment que date le décor de l’antichambre, la pièce la plus grande, au milieu de l’aile sud. L’analyse stylistique suggère comme date de réalisation des enduits les années 30 av. J.-C., lors de la deuxième étape de travaux, juste avant la destruction de la maison entre 30 et 25 av. J.-C. lors de la mise en place du remblai d’installation du premier forum augustéen. L’étude de la céramique que j’ai réalisée donne des datations qui correspondent parfaitement avec celles des enduits.
Les décors de la maison XVIII sont des marqueurs importants de l’adoption de la culture romaine. Les styles de décors adoptés ont été comparés avec ceux de maisons romaines caractéristiques. Ils s’inscrivent dans la lignée des réalisations italiennes. La disposition de la pièce aux deux alcôves présente des similitudes avec les cubicula de Pompéi comme la villa des Mystères ou encore la villa de Poppée à Oplontis (Barbet 1989, 60). On doit toutefois noter que la technique de construction solin de pierre et brique d’adobe pour l’élévation reste la même pendant ce dernier état. La disposition des pièces en enfilade autour d’une cour et la présence des alcôves indiquent une volonté de vivre à la romaine.
La répartition de la batterie de cuisine est plus diversifiée que celle des deux états précédents. Comme précédemment la céramique non tournée elle est toujours la plus nombreuse mais son répertoire a changé. Pendant cet état, les productions des ateliers des Alpilles sont largement plus diffusées. Elles représentent 1732 fragments sur les 2333 de CNT.
Les 19 « imitations » se trouvent dans la céramique de cette phase. 17 tessons viennent des sondages de 1984 (une de l’Us 19, 3 de l’Us 22 et 13 de l’Us 23). Les 2 autres formes proviennent du sondage de 1989 (Us 6 et 9).
Contrairement aux périodes antérieures, les formes de récipients de préparation sont en grande partie complétées par le répertoire d’influence méditerranéenne des céramiques communes italiques. On constate durant l’état 3 une diversification relative des récipients de préparation. On trouve sept patellae et un caccabus. La prépondérance des urnes et jattes modelées traduit toujours la persistance des traditions culinaires indigènes même en plein cœur du centre monumental de la ville de Glanum. On a noté toutefois des différences durant ce dernier état.
Le processus de romanisation était donc déjà engagé à ce moment là, mais la construction du premier forum romain a mis fin à la poursuite de son évolution.

Figure 9 : Les trois états d’occupation et l’évolution de la batterie de cuisine.

 

5. Remarques et interprétation

Après cette analyse, on peut formuler un certain nombre de considérations à propos de ces productions « parallèles ».
Mis à part CNT-ALP 1a2 et 1a3 qui commencent à être fabriquées à partir de 100 et 75 av. J.-C., les autres formes copiées appartiennent à la deuxième moitié du Ier s. av. J.-C. La chronologie de la maison aux alcôves nous a montrée que l’on trouve des copies à partir de 40-30 av. J.-C. Au départ, quand j’ai fait l’étude de ces urnes, j’ai d’abord pensé qu’elles étaient plus anciennes et qu’elles avaient servi de modèle au répertoire des Alpilles. Bien sûr le contexte chronologique que l’on vient de voir m’a fait changer d’avis. On trouve ces urnes particulières dans des niveaux bien datés en association avec les vraies productions des ateliers des Alpilles (4). Les pâtes correspondent aux ateliers de Provence qui fabriquaient dans la 1er moitié du Ier s. av. J.-C., des urnes des types CNT-PRO U5 et U7. Dans ce dernier état, on en trouve plus une seule. Elles ont été remplacées par les productions des ateliers des Alpilles. De plus ces urnes particulières ressemblent aux quatre formes de CNT-ALP qui sont les plus diffusées et les plus utilisées par les populations.
L’hypothèse que je propose alors est que devant le succès qu’on connu les productions des Alpilles, certains ateliers de Provence ont cessé de réaliser des CNT-PRO U7 ou du moins ont réduit leur production pour s’adapter à l’évolution de la demande. Ils se sont alors mis à fabriquer des récipients de morphologie proches des productions des Alpilles. Ils reprennent la forme générale sans vouloir faire une copie parfaite, en conservant la même pâte que précédemment, le même dégraissant, les mêmes techniques de cuisson et de traitement des surfaces. Combien d’ateliers ont produit ces copies ? La diversité des pâtes et des dégraissants est en faveur d’une multiplicité de centres de productions différents. Mais étant donné le petit nombre d’exemplaires retrouvés (19 seulement pour la série de la maison aux alcôves), cette production a dû être très limitée.

 

6. Comparaisons

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Figure 10 : Les formes entre CNT-ALP 1a10 et CNT-ALP 1a11.
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Il existe néanmoins quelques éléments de comparaison connus. Une urne de ce type a été trouvée par Nadine et Yves Marcadal dans une des tombes de la nécropole de Servanes-Cagalou à Mouriès (Marcadal et al. 2003, 271, fig. 33, 6). (fig. 10). C’est une urne qui présente une lèvre divergente comme la forme CNT-ALP 1a10, ainsi qu’un col court, lissé peu soigneusement. Elle présente également des caractéristiques de CNT-ALP 1a11, par exemple une panse globulaire à l’épaulement bien marqué et un traitement de surface extérieur à l’aspect rugueux. Sa surface est de couleur brun clair à rougeâtre et la pâte beige. Le dégraissant est un mélange de calcite et de très fines paillettes de mica (fig. 11). Cette urne fait partie d’un ensemble de céramiques qui était dispersé sur l’ancien emplacement d’un bûcher en fosse. Elle est notamment associée à trois gobelets à parois fines très caractéristiques et deux cruches à pâte claire. L’association de tous les éléments a conduit à la fourchette chronologique de 10 av. J.-C.-20 ap. J.-C., contexte postérieur à celui de la maison aux alcôves. Les auteurs ont noté que la forme reprend celle des ateliers des Alpilles mais que la pâte et le dégraissant sont différents. Elle est donc probablement issue d’un autre atelier non encore identifié.
Quatre autres éléments de comparaison, issus des sondages réalisés dans le macellum de Glanum en 2006 par Jean-Louis Paillet et Gilles Velho, (Paillet, Velho 2006, 8-10) viennent compléter cette étude.
Ils ont tous été trouvés dans le sondage 01, implanté dans l’espace F, nommé sacellum par Henri Rolland. Les trois premiers éléments appartiennent à l’Us 02 (remplissage d’une fosse liée à la réfection d’une canalisation postérieure à la construction du macellum). L’étude céramologique propose pour cette Us la fourchette 15 av. J.-C.-20 ap. J.-C. C’est tout à fait contemporain du contexte que nous venons de voir à Mouriès. Tout comme celles de Mouriès, ce groupe se rapproche également des formes CNT-ALP 1a10/11.
En ce qui concerne les pâtes, la première urne présente une pâte brune- grise et une surface noire qui indique une cuisson réductrice. Le dégraissant se compose de grains de calcite mais surtout de fines paillettes de mica beaucoup plus nombreuses. D’après Y. Marcadal, mis à part la présence de particules de mica dans le dégraissant, ces deux urnes ne se ressemblent pas et ne semblent pas issue de la même fabrication.
Un autre bord se rapproche également de la forme CNT-ALP 1a11, la pâte est grise, la surface marron, le dégraissant se compose de paillettes de mica très abondantes mais le tesson est malheureusement cassé avant le départ de la panse.
Une troisième urne est des plus intéressantes, puisqu’il s’agit d’une copie tournée de forme CNT-ALP 1a10/11, réalisée sur une tournette. On peut encore voir les stries de tournassage sur la surface intérieure. Sur la surface extérieure, ils ont été effacés au tournassin pour rendre un aspect de vase modelé et ainsi répondre à la demande. On se trouve donc ici au carrefour de plusieurs techniques qui annoncent la céramique commune gallo-romaine.
Le dernier élément fait partie du matériel de l’Us 0105 (remplissage du fond de la fosse). La fourchette chronologique est la même que pour l’Us 0102. Il s’agit d’une « copie » de CNT-ALP 1a10 présentant la particularité d’avoir des particules de bauxite dans son dégraissant.
Il est intéressant à noter que P. Arcelin a découvert un lot très conséquent de céramiques des ateliers des Alpilles durant les phases 3 du site de la Capelière (Arles) (Arcelin, Landuré 2008, 751-753). Les pâtes différentes de la production classique l’ont amené à formuler l’hypothèse d’ateliers B qui diffusent leurs vases dès 100 av. J.-C. D’après son étude, les ateliers classiques qu’il qualifie de A ne sont pas représentés avant l'époque augustéenne (phase 4) (article à paraître). Du fait de leur datation plus récente, et même si la description des pâtes pourraient éventuellement correspondre, les « copies » dont il a été question dans cet article ne me semble donc pas faire partie des productions des ateliers B.

Figure 11 : Tableau de comparaison des pâtes, dégraissants et surfaces pour les formes 1a10 et 1a11.

 

7. Conclusion

En conclusion, le Ier s. av. J.-C. et surtout la deuxième moitié de ce siècle, sera la période de la grande diffusion de la céramique des ateliers des Alpilles. Ces derniers ne seront pas les seuls à fabriquer cette céramique du quotidien. En effet, à côté de leurs produits standardisés caractéristiques, il est possible de mettre en évidence l’existence d’autres récipients morphologiquement inspirés des urnes de type CNT-ALP 1a, mais technologiquement très différents.
Grâce à cette étude on sait qu’il existait au moins un autre atelier qui a produit ces imitations mais dont la diffusion est limitée. La diversité des pâtes laisserait penser qu’il y a peut-être eu plusieurs ateliers différents, proches de l’oppidum des Caisses et de Glanum. Au jour d’aujourd’hui, nous ne connaissons que des « copies » d’urnes. Cela peut s’expliquer par le fait que le pot est le récipient culinaire le plus utilisé par les populations, mais il est également plus facile à réaliser qu’une jatte à goulot. Les ateliers « parallèles » sont au fait des modes et ils évoluent avec elles. « Les copies » sont réalisées dès le début de la fabrication et de la diffusion du modèle original.
L’étude a montré une première mode avec notamment les formes 1a5/ 1a6, aux alentours de 40-30 av. J.-C. (c’est la série des 19 vases du 3e état de la maison aux alcôves) ; puis une deuxième mode aux alentours de 15-10 av. J.-C. avec les formes 1a10/1a11 (exemplaires de la nécropole de Servanes-Cagalou et du macellum de Glanum).
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, cette étude ne tend pas à montrer que même dans les dernières décennies du Ier s. av. J.-C. les indigènes de Glanum continuaient à utiliser les mêmes urnes dont les formes sont figées depuis des siècles. Au contraire, la production des ateliers des Alpilles propose de nouvelles formes par rapport aux siècles de tradition antérieure. Elle est fortement influencée par des caccabe de commune italique, notamment pour les bords horizontaux qui n’existent pas précédemment dans le répertoire modelé. Mais il est vrai que les Gaulois sont attachés à la forme traditionnelle du pot. Outre le fait qu’elle correspond à leurs habitudes alimentaires, elle a aussi un côté pratique que n’ont pas les caccabe, qu’il faut poser sur un pied à cause de leur panse globulaire ou à carène.
Il semble donc que les céramiques des ateliers des Alpilles soient des formes de compromis entre tradition et modernité.