Du référentiel actuel de brebis à la gestion des troupeaux à la fin du néolithique en Provence : approche méthodologique

Emilie BLAISE*

*Doctorante ; Economies, Sociétés, Environnements Préhistoriques

Mots-clés : Référentiel dentaire, caprinés, pratique d'elevage, gestion des troupeaux, Néolithique final.

 

Introduction

L'étude des modalités d'élevage des sociétés agropastorales de la fin du Néolithique s'appuie principalement sur la réalisation de profils de mortalité, établis à partir de l'estimation des âges des animaux, suivant les séquences d'éruption, de remplacement et d'usure dentaires. Dans cet article, on va s'intéresser plus particulièrement à l'exploitation des caprinés domestiques, d'abord parce qu'il s'agit du cheptel dominant au Néolithique dans le sud-est de la France mais aussi parce qu'il constitue un sujet de recherche engagé depuis plus de 30 ans (Ducos 1968 ; Payne 1973, 1985 ; Helmer 1979, 1992 ; Vigne 1988 ; Vila 1998 ; Vigne & Helmer 1999 ; Helmer & Vigne 2004). Plusieurs méthodes ont été mises en place à partir de référentiels actuel et surtout archéologique afin de proposer un système de classes d'âge et une interprétation de ces profils d'abattage en terme de production : la recherche de viande, de lait ou l'utilisation des poils par les éleveurs vont se traduire par des tendances différentes au niveau des pics d'abattage. Au cours de ces dernières années, une attention particulière a également était portée à la distinction spécifique entre le mouton et la chèvre à partir de leurs dents (Helmer 2000a, 2000b ; Halstead et al. 2002) en raison des stratégies d'élevage différentes et souvent complémentaires entre ces deux espèces : le mouton étant exploité plutôt pour la viande et la chèvre pour le lait (Helmer & Vigne 2004). On dispose ainsi de nombreux corpus de profils archéologiques de caprinés domestiques du Néolithique ancien au Néolithique final dans cette région, susceptibles de décrire la diversité préhistorique que ce soit au niveau technique que taphonomique.

Pourquoi proposer aujourd'hui un nouveau référentiel ? La compréhension des techniques et pratiques d'élevage des sociétés néolithiques implique de confronter les données archéologiques à des référentiels actuels. C'est suivant cette démarche que ce référentiel a été établi avec comme objectif d'affiner l'analyse de ces profils d'abattage à la fois dans leur réalisation et leur interprétation. La première étape de ce travail a été de réunir un maximum d'informations sur la gestion d'un troupeau ovin dans un élevage extensif en méditerranée occidentale. Ensuite, à partir de cette même population actuelle, il s'agit de proposer un outil méthodologique : un référentiel dentaire a été mis en place afin de tester les méthodes d'estimation des âges dentaires et les critères morphologiques discriminants du mouton, utilisés en archéozoologie.

Dans cet article, qui s'appuie sur certains aspects méthodologiques développés dans le cadre d'une thèse de doctorat sur l'économie alimentaire et la gestion des troupeaux au Néolithique final en Provence (Blaise, UMR 6636), je m'attarderai ici sur l'intérêt de croiser approche actualiste et études archéologiques, particulièrement pour ces questions d'élevage ; les résultats obtenus pour le référentiel dentaire ne seront que très brièvement évoqués, ce travail faisant l'objet d'une publication dans la revue Anthropozoologica (Blaise 2006a).

 

1. L'exploitation de Carmejane (Le Chaffaut, Alpes-de-Haute-Provence)

1.1. Les pratiques d'élevage

Plusieurs enquêtes de terrain ont ainsi été effectuées à la ferme expérimentale de Carmejane près de Digne dans les Alpes de Haute Provence entre 2003 et 2004 et se poursuivent encore aujourd'hui. Cet élevage de 520 brebis de race rustique « Préalpes du Sud » (Fig. 1) est orienté dans la production d'agneaux destinés à la boucherie. Les brebis sont nourries sur des pâturages de parcours. Jusqu'en 2004, le système d'élevage était de type préalpin sédentaire, sans estive, et depuis, la majorité du troupeau part en été dans des alpages de proximité. En collaboration avec les éleveurs, j'ai pu observer la conduite de ce troupeau, de la naissance à la réforme, en fonction des saisons, des cycles de reproduction, des lots de gestion, avec un intérêt particulier pour les choix des âges d'abattage.


Figure 1 :
Brebis « Préalpes du Sud » de la ferme expérimentale de Carmejane (Digne-Le Chaffaut, Alpes-de-Haute-Provence) Cliché E. Blaise.

L'enjeu de ce travail est de trier, parmi ces informations, les éléments susceptibles de nous aider à décrire certaines pratiques d'élevage préhistoriques. Tout d'abord, cet exemple permet d'aborder la question des mises bas. Dans les élevages extensifs traditionnels et chez les populations sauvages (corses), les mises bas sont regroupées entre la fin de l'hiver et le printemps mais il ne faut pas négliger l'existence d'un agnelage d'automne pour ces animaux (Helmer et al. 2005 ; Gourichon 2004 ; Rendu 2003).

Ici, à Carmejane, le troupeau est géré en deux lots de 250 brebis environ, en fonction de la saison des agnelages (Fig. 2) : lot A d'agnelage de printemps et lot B d'agnelage d'automne ; principalement pour des raisons de capacité d'hébergement en bergerie mais aussi pour répartir les naissances sur l'année et obtenir un étalement du travail et des revenus. Pour chaque lot, il existe une période de lutte et d'agnelage principale et une de rattrapage. Par exemple : une brebis mise en lutte au printemps (lot B) mais non pleine sera présentée au bélier de nouveau à l'automne et intégrée à l'autre lot (lot A) et inversement. L'exploitation de Carmejane, avec ces deux périodes d'agnelage prédéfinies, permet de mieux appréhender la complémentarité d'un agnelage de rattrapage à l'automne et de prendre en compte un possible étalement des naissances (avec deux périodes, une principale et une secondaire) dans l'interprétation des élevages néolithiques. Les brebis de Carmejane et surtout les agnelles (1ères chaleurs) restent marquées par les saisons au niveau de leur cycle de reproduction, ce qui semble confirmer l'hypothèse qu'un désaisonnement total des naissances est peu probable pour les troupeaux d'élevages préhistoriques de Méditerranée occidentale.


Figure 2 :
Gestion des lots de brebis en fonction des périodes d'agnelage (modifié d'après dessin de M. Balasse).

Ce référentiel permet également de faire un lien entre la gestion démographique d'un troupeau vivant et les abattages réalisés en fonction des productions recherchées, aspect beaucoup moins documenté : les abattages destinés la régulation du troupeau ont été isolés dans un profil, il s'agit des individus réformés en 2004. N'étant pas l'objectif premier des éleveurs, ces abattages apparaissent en arrière plan, comme un « bruit de fond » dans les profils. Le profil d'abattage caractéristique de l'exploitation de Carmejane a pu être réalisé suivant les méthodes utilisées en archéozoologie, à partir d'un effectif de 985 individus (Fig. 3). La mortalité infantile est relativement faible (16 %). La production d'agneaux se traduit par un pic d'abattage d'individus entre 3 et 4 mois (après le sevrage). Elle a pour principale conséquence la réforme des femelles dont la production de lait se trouve réduite, car il constitue un élément essentiel pour la croissance des agneaux. Les adultes et les vieilles bêtes sont très peu abattus (moins de 1 %).


Figure 3 : Profil d'abattage de l'exploitation en 2004 (abattages effectués sur l'ensemble du troupeau). N = 985. N correspond aux effectifs.

Pour la réforme, les 53 femelles et les 3 béliers réformés en 2004 ont été isolés dans un profil (Fig.4). Plus de 70 % des individus réformés sont âgés de plus de 4 ans, l'âge moyen pour la réforme se trouvant aux alentours de 6 ans, ce qui confirme les modèles théoriques proposés (Helmer & Vigne 2004). La principale cause de réforme est le manque de lait (60 %). Les femelles produisant moins de lait sont abattues majoritairement entre 2 et 6 ans. Les femelles prolifiques et bonnes laitières sont conservées jusqu'à l'âge de 10 ans, elles deviennent trop fragiles sur parc (problème de dents). Les mâles ont été abattus respectivement à 2, 5 et 11 ans. A Carmejane, le lait n'est pas récupéré (infrastructures, gestion) mais il pourrait être exploité par l'homme de manière régulière, l'étalement des naissances permettant même d'en fournir toute l'année.


Figure 4 : Profil d'abattage des individus réformés en 2004. N = 56. N correspond aux effectifs.

 

1.2. Méthode d'estimation des âges dentaires

Le référentiel dentaire a été réalisé à partir des brebis réformées en 2004 à Carmejane (Fig. 5) : il se compose de 37 femelles dont les âges réels sont connus (âgées entre 1 à 10 ans environ). C'est à partir de ce corpus qu'ont été testées et validées les méthodes d'estimation des âges dentaires : celles réalisées à partir des stades d'usure (Payne 1973 ; Fig. 6) et des indices d'abrasion (Helmer 1995). Les indices correspondent au rapport entre la hauteur du fût rapportée au diamètre transverse de la dent (Fig. 7).


Figure 5 : Corpus du référentiel dentaire : répartition des individus en fonction des classes d'âge (d'après Payne 1973).


Figure 6 : Stades d'usure et classes d'âge de Payne 1973 appliqués à une brebis actuelle de Carmejane.


Figure 7 : Indices d'abrasion et mesures effectuées sur le corpus dentaire.

Ce travail propose surtout une synthèse entre ces deux méthodes à partir de cette population actuelle et réunit des critères quantitatifs et qualitatifs par classes d'âge et en fonction des âges réels des brebis (Fig. 8). Ce qui, dans les corpus de faune archéologique, permet d'attribuer une classe d'âge de manière plus précise pour les individus âgés entre 4 et 10 ans et d'intégrer les dents isolées en réduisant le risque d'erreur due à une variabilité individuelle ou à une usure anormale (Blaise 2006a).


Figure 8 : Distribution des indices d'usure des molaires inférieures en fonction des âges réels en mois et comparaison avec les valeurs d'Helmer (Helmer 1995 ; Helmer & Vigne 2004) M1 correspond à la première molaire inférieure, M2 à la deuxième et M3 à la troisième. R 2 est le coefficient de détermination.

 

2. Etudes de cas

Quelques profils de caprinés domestiques, réalisés à partir de dents issus de sites d'habitat de la fin du Néolithique en Provence (entre la fin du IVème et la 1 ère moitié du IIIème millénaire avant notre ère), sont présentés comme exemple d'interprétation de la distribution des fréquences des classes d'âge : La Citadelle (Vauvenargues, Bouches-du-Rhône), Le Collet-Redon (Martigues, Bouches-du-Rhône) et la Brémonde (Buoux, Vaucluse). Afin de rendre mon propos le plus clair possible, un bref rappel sur les types élevage s'impose : tout animal abattu fourni de la viande, les élevages étant plus ou moins spécialisés et surtout il existe d'autres produits fournis par les animaux (Blaise 2005, 2006a ; Helmer & Vigne 2004 ; Halstead 1992, 1998 ; Vigne & Helmer 1999). Pour l'exploitation de la viande, on peut distinguer un abattage majoritaire d'agneaux entre 6 mois et 1 an pour obtenir une viande tendre et un abattage d'adultes entre 1 et 2 ans, au maximum de leur rendement carné. La production de lait se traduit par un fort abattage des jeunes avant le sevrage entre 0 et 2 mois (surplus) et son exploitation par celui des femelles réformées. L'exploitation des toisons ne nécessitent pas l'abattage de l'animal, ne se voit que lorsqu'elle est intensive mais se traduit de manière générale par la forte présence d'adultes. Il est important de rappeler qu'il ne s'agit que de tendances de gestion et que ces différentes exploitations peuvent se superposer.

A la Citadelle, au Collet-Redon et à la Brémonde, les résultats présentés sont ceux réalisés à partir des dents des caprinés domestiques pour obtenir des effectifs suffisants. Les tendances d'exploitation observées correspondent néanmoins à celles du mouton, les moutons étant nettement plus nombreux que les chèvres. Les profils d'abattage traduisent une exploitation mixte des troupeaux : avec une recherche première de viande tendre, puis de lait et parfois des toisons.

A la Citadelle (Fig. 9) : 30 % des abattages concernent des bêtes entre 6 mois et 1 an (viande), on peut noter l'exploitation du lait (abattage des femelles de réforme), la présence d'individus adultes âgés traduisant une utilisation des poils.


Figure 9 : Profil d'abattage des caprinés domestiques de La Citadelle (Vauvenargues, Bouches-du-Rhône) Blaise E. 2005 ; Helmer et al. 2005. N=143. N est le Nombre de restes dentaires.

Au Collet-Redon (Fig. 10) et à la Brémonde (Fig. 11) les abattages entre 6 mois et 1 an sont bien représentés (19 % et 28 % ; viande) mais on peut remarquer un pic élevé de bêtes abattues entre 2 et 6 mois (24 % Brémonde) même dominant au Collet-Redon (37 %), pic qui ne correspond à aucun type de production défini précédemment. Au vue d'exemples d'élevages actuels dont celui de la ferme de Carmejane (Blaise 2005, 2006), le choix d'abattre des agneaux après le sevrage permettrait d'obtenir un meilleur rendement en viande et un apport en lait non négligeable (brebis produisent du lait pendant 6 mois environ). Pour ces deux sites, les abattages entre 2 et 4 ans et dans une moindre mesure entre 4 et 6 ans correspondent à l'exploitation du lait. L'utilisation des toisons à la Brémonde est néanmoins possible.


Figure 10 : Profil d'abattage des caprinés domestiques du Collet-Redon (Martigues, Bouches-du-Rhône) Blaise E. 2003, 2005. N=65. N est le Nombre de restes dentaires.


Figure 11 : Profil d'abattage de La Brémonde (Buoux, Vaucluse) Blaise E. 2006. N=107. N est le Nombre de restes dentaires.

Bien que ces résultats nécessitent d'être confrontés à d'autres études de sites et intégrés à l'ensemble des données archéologiques, ces tendances dans les profils - absence de spécialisation et au contraire exploitation mixte - en comparaison avec les nombreux profils d'abattages des périodes néolithiques précédentes, pourraient résulter de la gestion d'un troupeau à l'échelle d'une exploitation domestique en réponse aux besoins d'un groupe autosuffisant.

 

Perspectives : les analyses isotopiques

Ce référentiel constitue un outil de travail pour les archéologues et les spécialistes de la faune, à tester et à critiquer , qui apporte des éléments utiles pour la compréhension de la gestion et de la régulation des troupeaux au Néolithique. Cet exemple montre également l'enjeu fondamental de replacer ces techniques et pratiques d'élevage en fonction des cycles saisonniers. Or, cette approche se trouve encore limitée par la possibilité de deux périodes de mis bas pour les brebis.


Figure 12 : Etude de la saisonnalité des naissances à partir des variations de la composition isotopique en oxygène 18 ( d 18 O) de l'émail dentaire des caprinés domestiques.

C'est pourquoi une étude de la saisonnalité des naissances a été engagée dès 2005 avec la réalisation d'un référentiel isotopique (Fig. 12) dans le cadre du projet Eclipse II « Contraintes climatiques et développement de l'élevage néolithique en Europe occidentale à la transition Atlantique/Sub-Boréal (dir. A. Tresset et M. Balasse, CNRS, UMR 5197). L'émail dentaire de huit brebis provenant de l'élevage de Carmejane dont quatre nées au printemps et quatre à l'automne a été analysé (composition en Oxygène 18 et en Carbone 13) suivant la méthodologie du prélèvement séquentiel (Balasse et al. 2002 ; Blaise 2006b ; Fig. 13) afin de voir dans quelle mesure ces deux périodes de naissances se distinguent dans l'enregistrement isotopique (Blaise, Balasse en cours). Des analyses isotopiques ont aussi été effectuées sur du mobilier archéozoologique du site néolithique final du Collet-Redon en 2006 pour préciser la saisonnalités des naissances des moutons et des chèvres (Blaise 2006b). Comparées aux données du référentiel, elles vont permettre d'affiner l'interprétation des profils de mortalité en terme de saisonnalité de l'abattage et donc de mieux définir les stratégies des éleveurs néolithiques et surtout elles vont apporter des éléments clefs sur la saison d'occupation des sites.


Figure 12 : Exemple de prélèvement sérié de l'émail dentaire d'une 3 ème molaire d'une brebis actuelle « Préalpes du Sud » : ce protocole (plusieurs bandes prélevées tout au long de la dent et analysées isotopiquement) permet de restituer l'histoire isotopique de l'individu sur la durée de la croissance de la dent.

 

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Pour citer cet article :
BLAISE E., Du référentiel actuel de brebis à la gestion des troupeaux à la fin du néolithique en Provence : approche méthodologique, Espaces, techniques et sociétés de la Préhistoire au Moyen-Age : travaux en cours, Actes de la première table ronde des jeunes chercheurs en archéologie de la MMSH, Aix-en-Provence, 18 mai 2006, A. Coudenneau et T. Lachenal (dir.), https://www.mmsh.univ-aix.fr/ecoledoctorale/trjca/ablaise.htm