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Pour citer cet article :
BURRI S., Enquête ethnoarchéologique sur le mode de vie et le savoir-faire des derniers charbonniers de Calabre (Italie) : entre tradition et modernité, Cultures, Economies, Sociétés et Environnement du début de la Préhistoire au Moyen-Age : travaux en cours, Actes de la troisième table ronde des jeunes chercheurs en archéologie de la MMSH, Aix-en-Provence, 6 juin 2008, A. Boutet, C. Defrasne, T. Lachenal (dir.), http://www.mmsh.univ-aix.fr/ecoledoctorale/trjca/burri.htm

 

 

 

Enquête ethnoarchéologique sur le mode de vie et le savoir-faire des derniers charbonniers de Calabre (Italie) : entre tradition et modernité

Sylvain BURRI*

*Allocataire de recherche, Laboratoire d'Archéologie Médiévale Méditerranéenne

Mots-clés : Italie, Calabre, charbonnage, ethnoarchéologie, habitat temporaire.

 

Les modes de vie et savoir-faire passés des boscatiers, des charbonniers et autres artisans de la forêt n’ont laissé que peu de traces, d’ailleurs souvent difficilement interprétables, dans le sol et dans les archives. La mobilité de ces personnes, rythmée par la temporalité de leur activité et du cycle de régénération du couvert végétal et la marginalisation de ces hommes des bois expliquent cette carence en témoignages historiques et archéologiques. Ainsi le recours aux sources ethnoarchéologiques indispensable pour d’abord savoir repérer les structures d’habitat temporaire de ces derniers, le plus souvent construites en matériaux périssables et guider l’interprétation des mentions textuelles et des vestiges archéologiques en envisageant l’étendu des possibles. Il permet ensuite de restituer au vestige sa dimension sociale, rendant à la trace le geste et la parole. C’est pour cela, que nous nous sommes intéressés au mode de vie, présent et passé, des charbonniers des Serre (Calabre, Italie). Les recherches y avaient été amorcées et développées par F. Lugli(1) dans les années 90 sous forme d’une étude ethnoarchéologique globale de la production de charbon de bois, c’est-à-dire tant dans ses aspects techniques que sociaux (Lugli & Pracchia 1995). La force de l’enquête de F. Lugli est son objet même : des communautés de charbonniers encore en activité contrairement aux autres études qui reposent essentiellement sur des artisans à la retraite (Acovitsioti-Hameau 1995 ; 2001 ; 2005 ; Musset 1996 ; 2000).
 Le massif des Serre est l’un des quatre massifs forestiers de Calabre, région la plus boisée d’Italie, situé dans la province de Vibo Valentia et de Reggio Calabria, caractérisé encore aujourd’hui par son caractère « préservé » protégé en tant que réserve naturelle biogénétique européenne. Notre zone d’étude, située entre 800 et 1100 m d’altitude, s’étend de la commune de Serra San Bruno (V.V.) au nord jusqu’à Nordodipace (V.V.) au Sud et Galatro (R.C.) à l’ouest. Les forêts y sont principalement composées d’une futaie de sapin blanc (Abies alba) et de hêtres (Fagus sylvatica) à laquelle se mèlent d’autres essences comme le mélèze commun (Larix decidua), l’aulne napolitain (Alnus cordata), le charme commun (Capinus betulus), le châtaignier (Castanea sativa), le peuplier (Populus), le noisetier (Corylus avellana) et le chêne pédonculé (quercus peduncolata).
En raison de sa grande richesse en minerai, en bois et en eau, ce massif fut le théâtre d’une importante activité métallurgique du Moyen âge jusqu’au XIXe siècle. La première mention d’activité métallurgique et donc de production de charbon de bois servant de combustible aux fourneaux et aux forges, date de 1094 (Lugli & Stopiello 2000, p. 41). Cependant, l’activité métallurgique est surtout documentée pour la seconde moitié du XVIIIe siècle avec l’implantation des ferrières de Mongiana (V.V.) en 1770 et de Ferdinandea (V.V.) en 1789 qui formaient alors un pôle économique de première importance de l’Italie méridionale. La production de charbon de bois s’est perpétuée jusqu’au XXe siècle pour fournir les industries en combustible mais également pour des fins de chauffage et alimentaires. Aujourd’hui, la production calabraise de charbon de bois est principalement destinée à alimenter les Pouilles et la Sicile en combustible pour barbecue.

 

1. La production artisanale de charbon de bois

1.1. Localisation et organisation des sites de charbonnage

1.1.1. Implantation géographique et topographique

Rares sont les recherches qui se sont penchées sur les facteurs déterminant l’implantation des sites de charbonnage. Pourtant leur étude est essentielle pour l’archéologue afin de pouvoir mieux repérer les vestiges de ces derniers en prospection. Les principaux facteurs sont l’accès à la matière première ligneuse, la présence de voie de communication (sentiers, drailles) et enfin la proximité de points d’eau. En effet, les charbonniers implantent leur site de production directement à proximité de leur matière première, donc dans les bois ou en lisière, afin de réduire les coûts de transport car il revient moins cher de transporter le produit fini, à savoir le charbon de bois que le bois à charbonner. Les sites sont toujours desservis par des sentiers autour desquels les places de charbonnières s’organisent et qui permettent le transport du charbon de bois à dos de mule vers les lieux de vente et de consommation. L’approvisionnement en eau auprès d’un cours d’eau ou d’une source est une condition indispensable afin de pouvoir réagir en cas d’incendie provoqué par l’inflammation de la charbonnière. Un facteur à ne pas négliger est celui de la protection du site des vents dominants indispensable pour la bonne conduite au feu des charbonnières et éviter ainsi l’inflammation de la meule et donc la perte de la totalité de la production. Aujourd’hui encore, malgré l’évolution des moyens de transport et l’abandon de la coupe du bois par les artisans, les sites de charbonnage sont toujours situés loin des centres d’habitation, cela en raison principalement des risques d’incendies importants que représente la pratique de cette activité. En revanche, les charbonniers sont sortis des bois pour leur lisière afin d’être desservis par les voies de communications modernes que sont les routes car désormais le transport du charbon de bois se fait par camions. L’accès à l’eau reste une constante que celle-ci soit puisée à une source comme sur site de charbonnage de Furno (Serra San Bruno, V.V.) et à Croceferrata (Serra San Bruno, V.V.) ou amenée par des moyens mécaniques et stockée dans de grandes citernes.

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Figure 1 : Vue des places de charbonnière de Tre Pietre
(Boscoreggio, V.V.) (cliquer sur l'image pour l'agrandir).

Diverses formes d’organisation spatiale des sites de charbonnage existent : du site à une seule place de charbonnière accompagnée d’un habitat temporaire voire d’un simple abri et d’une aire dédiée au stockage du bois et au défournage, à l’unité de production où fonctionnent plusieurs charbonnières simultanément. Les sites de charbonnages visités sont des unités de production de taille variable allant de moins de 10 places de charbonnières à 27 places. Dans le cas des grandes exploitations, on assiste à la formation de véritables campements sur le lieu de production qui étaient habités durant la durée de la saison d’exploitation. L’organisation de ces unités est beaucoup plus complexe. On peut distinguer les structures et les espaces dédiés à la production de ceux dédiés à la vie domestique. L’espace de production est constitué des aires de stockage et de séchage du bois, de carbonisation, des réserves d’eau, des aires de conditionnement, de pesage et de stockage des sacs de charbons. L’espace domestique est, comme nous le verrons, composé de cabanes servant d’habitat temporaire aux charbonniers ou de simple abri contre le mauvais temps mais également de structures associées telles que des structures de combustion (four à pain et foyers extérieurs) et d’abris pour les animaux domestiques (chiens et chèvres). Dans certains cas, les charbonniers exploitent un petit jardin vivrier comme nous l’avons observé à Prateria.
Autrefois, la construction d’une place de charbonnière de moyenne dimension (environ 6 m de diamètre) prenait un jour de travail à deux personnes travaillant à la pelle et à la pioche. Les replats de charbonnières sont aujourd’hui réalisés à la pelle mécanique. Afin de se protéger des vents dominants les places de charbonnières sont généralement aménagées sur des replats excavés dans la pente d’une colline. La place est ainsi construite en retirant la terre en amont et la repoussant en aval. La terre rapportée est souvent maintenue par des murets en bois constitués par des poteaux verticaux maintenant des poteaux horizontaux formant la paroi des murets comme nous l’avons observé à Prateria (R.C.). Quand les places sont aménagées sur un terrain plan aucun aménagement particulier n’est réalisé si ce n’est un aplanissement. Les dimensions de ces places de charbonnières varient entre 4 m et 15 m.de diamètre. Des pare-vents sont construits autour des places afin de les protéger du vent. Autrefois construits en bois, ils sont désormais constitués de filets.


1.2. Chaîne opératoire technique

1.2.1 L’approvisionnement en bois

Si globalement la technique de carbonisation reste inchangée, l’amont de la chaîne opératoire technique a été profondément transformé par la mécanisation et l’introduction de l’activité de charbonnage dans le monde du marché et de la mondialisation. Autrefois, les charbonniers coupaient eux-mêmes le bois destiné à être charbonner. Ces coupes étaient organisées en fonction du cycle de régénération de la matière première donc du couvert forestier. La cyclicité des coupes était la raison même de la mobilité de ces artisans. Aujourd’hui le bois est acheté et provient parfois de loin. Le bois d’elce (Quercus ilex) charbonné à Croceferrata (Serra San Bruno, V.V.) provient de la province voisine de Reggio Calabria tandis que le bois charbonné à Spuntone est un mélange de bois tropical provenant d’Argentine. La raison invoquée par le patron de l’exploitation est que le bois d’Argentine est beaucoup plus compétitif que le bois italien. Alors que les anciens charbonniers insistent toujours sur l’importance de couper le bois à la bonne période et de sélectionner les bois de telle ou telle espèce afin de produire un charbon de bois de qualité, la nature exacte de ce bois est inconnue du patron qui ne s’y intéresse pas plus que ça, le principal étant qu’il produise un charbon de bois « denso ». À cause des mutations récentes nous ne disposons ainsi de peu d’éléments sur les étapes en amont de la construction de la charbonnière et de sa carbonisation. Le bois arrive aujourd’hui en camion, déjà séc, prêt à être carboniser comme c’est le cas du bois de chêne vert (Quercus ilex) et de châtaignier (Castenea sativa) utilisés à Inticco (Mongiana, V.V.). La plus grande conséquence de cette évolution est la sédentarisation des sites de charbonnages et leur pérennisation car les charbonniers produisent désormais toute l’année.

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Figure 2  : Bûchettes et branches de petit calibre à Inticco (Mongiana, V.V.). (cliquer sur l'image pour l'agrandir).


1.2.2. La préparation du bois

Une fois livré le bois est stocké sur des aires de charbonnières non utilisées. Ensuite, le bois est disposé d’une façon particulière sur la place où sera érigée la meule. En effet, on organise les bûches de bois en fonction de son calibre (taille et diamètre) en cercle concentrique du plus gros calibre à l’intérieur au plus petit en allant vers l’extérieur laissant le centre de la place dégagée. Le bois est ainsi disposé en fonction de la chaîne opératoire technique de la construction de la meule de bois. Le premier cercle est constitué de bûches de bois d’une longueur d’environ 1 m pour un diamètre d’environ 20 – 25 cm. Le second est, quant à lui, composé de bûches d’une longueur d’1 m pour un diamètre d’environ 10 cm. Le dernier cercle est constitué de bûchettes de même longueur mais d’un calibre d’environ 5 cm.. Le bois ainsi disposé, il ne reste plus qu’à construire la meule au centre de la place.


1.2.3. La construction de la meule

Tandis qu’autrefois deux techniques de carbonisation coexistaient en Calabre : le charbonnage en fosse pour la production de charbon de vigne et de bruyère, destiné à alimenter les forges, par des agriculteurs et en meule pour la production de charbon de bois. Aujourd’hui, seule la technique de carbonisation en meule subsiste.
Les meules construites correspondent au type de charbonnière à cheminée verticale avec canal d’alimentation vertical selon la tentative de typologie établie par F. Lugli et S. Pracchia (Lugli & Pracchia 1995). Ce type de charbonnière a des origines antiques car la technique utilisée et les dimensions de ces charbonnières correspondent à la description de la technique de charbonnage décrite par Pline l’Ancien dans sa Naturalis Historiae. (Pline l’Ancien, Hist. Nat., L. XVI, Chap. VIII) et à nouveau décrite vers 1540 par Vannuccio Biringuccio dans son traité De la pirotechnia (Biringuccio 1572).
Le charbonnier commence par construire la cheminée au centre de la place. Ici, la base de la cheminé, de forme carrée, est composée de quatre buches de gros calibre. Elle est érigée sur une hauteur dépendant de la taille de la charbonnière, donc du volume de bois que l’on veut charbonner. Les meules de charbonnière, quasi-standardisées, construites à Croceferrata mesurent entre 3 m – 3.50 m. Le charbonnier dispose ensuite les bûches de gros calibre autour de la cheminée sur plusieurs niveaux. Le nombre de niveaux dépend évidemment de la taille de la charbonnière. Dans tous les cas, le dernier niveau de bûche est disposé en coupole. La construction, de bas en haut, se fait de l’intérieur vers l’extérieur avec du bois de calibre décroissant. Ensuite, les charbonniers chemisent le tout avec des bûchettes de petit calibre qui sont retaillées sur place. À la base de la meule, on dispose les bûchettes de la façon suivante : les plus longues d’environ 1 m sont disposées à la base pour des raisons de maintien de la meule et plus on monte plus la longueur de celles-ci décroît. La construction de la meule de bois dure environ 4 – 5 jours à une personne pour la première phase et deux personnes pour la seconde phase.
Les parois de la meule sont ensuite chemisées avec de la paille au lieu des feuilles qui étaient anciennement utilisées pour cet usage. Cette paille est mouillée avec de l’eau chaude afin qu’elle colle à la meule et que ainsi elle ne s’envole pas durant l’opération. En dernier lieu, cette enveloppe est à son tour chemisée de terre provenant des carbonisations antérieures qui est traditionnellement considérée comme la meilleure. Cette terre est tassée à l’aide d’une spatule à long manche en bois. Des bûches de bois placé autour de la charbonnière la stabilisent. En attendant la mise à feu de la charbonnière, l’ouverture de la cheminée est obturée par un couvercle.

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Figure 3  : Cheminée carrée d’une meule vue du dessus à Croceferrata (Serra San Bruno, V.V.). (cliquer sur l'image pour l'agrandir).
Figure 4  : Construction de la meule par Nazzareno Timpano, capo des charbonniers à Croceferrata (V.V.). (cliquer sur l'image pour l'agrandir).
Figure 5  : Chemisage de la meule avec des branchettes à Croceferrata (Serra San Bruno, V.V.). (cliquer sur l'image pour l'agrandir).
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Figure 6  : Chemisage de la meule avec de la paille mouillée à Croceferrata (Serra San Bruno, V.V.).
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Figure 7  : Charbonnière prête à être allumée avec les traces de spatule à Contrado Pessente (Serra San Bruno, V.V.). (cliquer sur l'image pour l'agrandir).


1.2.4. Allumage et la conduite au feu

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Figure 8  : Charbonnier « donnant à manger » à une charbonnière à Inticco (Mongiana, V.V.). (cliquer sur l'image pour l'agrandir).

La charbonnière, appelée « scarazzu » en dialecte local, est allumée au moyen de braises transportées d’un foyer à la charbonnière grâce à une spatule. Ces braises sont disposées dans la cheminée avec des petites branchettes, jusqu’à obtenir une importante accumulation de braises au fond de la cheminée. À ce moment là, on alimente la cheminée en combustible (environ 10-15 cm de long) jusqu’à ce que cela prenne feu lentement. Ensuite, on alimente jusqu’à ce que la cheminée soit remplie avec du bois plus gros et très court, refendu sur place qui se consument lentement produisant de la fumée. La cheminée est alors bouchée par un couvercle qui est à sont tour recouvert par la terre charbonneuse de chemisage. Des grands évents, appelés « gattoni » en dialecte, sont ouverts à la base de la charbonnière afin de faciliter la montée du feu dans le conduit de la cheminée, avant qu’il ne redescende lentement à travers la charge de bois. Au fur et à mesure de la cuisson d’autres ouvertures sont pratiquées latéralement, en fonction de la progression descendante de la carbonisation à l’intérieur de la meule. Ces ouvertures sont réalisées à l’aide d’un bâton appelé en dialecte un « giatore ». La charbonnière est régulièrement alimentée en bois par la cheminée. Avant de « dare da mangiare » à la charbonnière, l’artisan remue, à l’aide d’une longue perche en bois, les braises à l’intérieur de la meule pour faire de la place au nouveau combustible sous forme de bûchettes. Une fois la charbonnière nourrie, on rebouche la cheminée.
La durée de la cuisson dépend évidemment du volume de bois à charbonner. Dans le cas des charbonnières de Croceferrata comportant 750 quintaux de bois, la cuisson de la charbonnière dure environ 20 jours. Durant toute cette durée, le charbonnier doit surveiller l’avancement et le bon déroulement de la cuisson. Il se fit pour cela principalement à l’effondrement progressif de la meule et à la couleur de la fumée. Quand à un endroit la fumée devient « azzuro », bleue, cela veut dire que le charbon est prêt. Le charbonnier guide la descente de la carbonisation en ouvrant au fur et à mesure des évents de haut en bas. En cas d’étouffement, il devra ouvrir des évents supplémentaires afin d’alimenter en oxygène la charbonnière et au contraire les boucher pour ralentir la carbonisation et éviter l’apparition de flamme en cas d’un trop grand tirage d’air. Quand la carbonisation touche à sa fin, les charbonniers bouchent tous les évents afin d’étouffer la charbonnière
(photo 8)

 

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Figure 9  : Défournage d’une charbonnière à Croceferrata (Serra San Bruno, V.V.).
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1.2.5. Le défournage et conditionnement du charbon

Le défournage a lieu après le refroidissement de la charbonnière afin d’éviter tout risque d’inflammation. Les charbonniers retirent, à l’aide d’un râteau, la chemise de terre d’une extrémité à l’autre de la charbonnière, mettant au jour le charbon de bois. Le charbon est alors collecté et stocké sur une aire destinée à cet effet directement en bordure de la place. On peut observer que, malgré l’effondrement et la perte de masse, la stratigraphie de la charbonnière correspond toujours à celle de la construction. Les ratés de cuisson sont mis à part afin de les carboniser à nouveau. Pour cela, une mini-charbonnière est construite avec ces ratés de cuisson. En règle générale, cette tâche était dévolue aux enfants qui commençaient ainsi leur apprentissage du métier.
Le charbon n’est pas mis en sac immédiatement car il doit encore refroidir. Les sacs plastiques ont remplacé les sacs de jutes traditionnels et ne sont plus fermés à l’aide de liens végétaux mais avec de la corde. La place est enfin nettoyée.


2. La cabane de Croceferrata (Serra San Bruno, V.V.): un cas d’étude ethnoarchéologique

2.1. De l’observation archéologique ...

La cabane de Croceferrata est de loin la cabane la plus intéressante que l’on a vue durant cette première mission. Elle est située sur le site de charbonnage de Dante Vellone, à la localité Croceferrata (Serra San Bruno, V.V.). Le chantier compte plusieurs cabanes formant un véritable campement. Les cabanes qu’avait étudiée F. Lugli existent encore mais ne sont plus habitées. Une d’entre elles sert encore de lieu pour manger à l’abri et au chaud durant la saison froide avec un poêle à bois.
La cabane objet de notre étude est une cabane abandonnée située sur un repas excavé dans la pente de la colline. Elle surplombe de part sa position de nombreuses places de charbonnières. Cette cabane est un cas privilégié pour entreprendre une véritable étude ethnoarchéologique car nous avons pu croiser l’étude des vestiges superficiels avec des témoignages oraux rendant possible une ethnohistoire de cet habitat temporaire.
Le plan rectangulaire de la cabane (7, 50 m x 5 m) s’adapte parfaitement à la topographie du replat: les murs gouttereaux dans le sens de la longueur du replat et les murs pignons dans le sens de la largeur du replat. L’ouverture de la porte d’entrée est percée dans le mur pignon sud, en direction de diverses structures extérieures et du sentier qui mène aux places de charbonnières. Le squelette porteur est constitué d’une armature de bois sur poteaux verticaux. En effet, huit poteaux (troncs non équarris et non écorcés) reposent  sur des sablières basses (troncs bruts) et portent les poutres du toit. Bien que l’usage des clous soit généralisé, les techniques de construction actuelles conservent le souvenir de la technique traditionnelle du block-bau comme l’atteste l’assemblage des poutres et des poteaux mais également des poteaux et sablières basses. Les parois des murs sont constituées de planches de bois et en certains endroits des toiles plastiques sont fixées sur les planches. Le toit était recouvert de papier goudronné et d’une bâche plastique pour imperméabiliser comme le montre les quelques morceaux conservés sur la façade sud.
L’espace interne est divisé en deux espaces distincts avec deux cloisons perpendiculaires. Ces cloisons, formées d’un squelette de poteaux verticaux, individualisent un petit espace d’environ 3,10 m x 1,50 m. L’entrée se fait dans l’angle sud-ouest. Cet espace correspond à une chambre à coucher dans laquelle se trouvent deux lits: un lit accroché contre la cloison ouest, le long du mur nord et l’autre le long du mur est, perpendiculaire au premier lit. Chaque lit est composé d’une banquette surélevée sur quatre poteaux d’un diamètre de 8 cm à 10 cm et haut d’environ 50 cm. Un matelas à ressort repose sur le sol à côté des lits. Un autre git sur le sol de la salle principale. À côté de la chambre à coucher mais à l’extérieur de celle-ci, des trous de poteaux similaires à ceux des lits ont été observés dans le sol.
Peu d’éléments en place permettent de restituer l’organisation fonctionnelle de la salle principale. Un siège en bois d’environ 0,70 m x 0,50 m pour 0,45 m de haut, à quatre pieds, est le seule élément du mobilier encore présent excepté les étagères fixées contre le mur sur, l’unique mur à avoir conservé sa paroi de planches de bois. Une banquette haute prend place contre le mur sud, à droite de l’entrée. Celle-ci est constituée de deux planches de bois d’environ 0,90 m x 0,10 m, posées sur deux poteaux d’environ 0,50 m de haut. De l’autre côté de l’entrée, une étagère de bois, mesurant 0,60 m de long, est fixée à environ 1, 20 m du sol. Un couvercle en métal, provenant probablement d’un poêle, a été découvert sur le sol au niveau du centre du mur sud indiquant peut-être ainsi  l’ancienne place du foyer domestique interne.
La surface du sol est recouverte de divers dépôts en cours d’enfouissement. Tout d’abord, on trouve différents matériaux comme des fragments de planches, de poteaux ou encore de poutres qui proviennent de la phase de destruction de la cabane. Il y a ensuite des morceaux de toiles plastiques, de papier goudronné, de sac en toile de jute contenant des écorces de chênes lièges, une brique, des morceaux de toile cirée et deux cageots en bois. Enfin, gisent sur le sol les vestiges de la vie quotidienne de la cabane : une grille de barbecue, des piles électriques, une fourchette, un couvercle de théière en porcelaine, un briquet …
À l’extérieur, se trouvent diverses structures. Tout d’abord, à 3,80 m en avant de la cabane, il y a une structure de bois d’environ 1,30 m x 1,20 m et haute d’environ 1,50 m construite contre la pente de la colline. Elle est constituée de planches de bois horizontales posées sur des poteaux porteurs verticaux mais également horizontaux encastré dans la pente. L’ensemble est couvert d’un morceau de tôle métallique. En face de cette structure, il y a une petite structure excavée. Un peu plus loin, une structure de bois de plan triangulaire est construite avec des perches assemblées en deux parois qui forment un toit à double pente directement planté dans le sol. Un sentier part du replat de la cabane et monte sur la pente desservant un autre petit replat d’environ 7 m x 2,70 m, excavé dans la pente de la colline où se trouvent les vestiges d’une table extérieure en bois à six pieds. Ensuite le sentier monte encore jusqu’à une dernière structure de bois de plan quadrangulaire. Les côtés sud et nord sont constitués d’une série plus ou moins parallèle de trois poteaux qui portent chacune une poutre. Une autre série perpendiculaire de poteaux, qui soutient une poutre, forme le côté est de la structure. Le côté ouest est ouvert. Le plan et le mode de construction permettent d’identifier cette structure légère comme un simple appentis.
(fig. 10-12)

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Figure 10  : Plan de la cabane de Croceferrata (Serra San Bruno, V.V.) (cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Figure 11  : Elévation extérieure du mur Sud. (cliquer sur l'image pour l'agrandir)
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Figure 12  : Elévation mur ouest (vue de l’extérieur). (cliquer sur l'image pour l'agrandir)

 

2.2. ... à l’ethnohistoire d’une cabane

Dans le cas de cette cabane, nous avons pu croiser deux sources: l’observation archéologique et les témoignages de deux personnes qui ont bien connu la cabane avant son abandon. En effet, nous avons interrogé le charbonnier Nazzareno Timpano, un des fils du charbonnier qui habitait autrefois cette cabane et son épouse Immaculata Timpano. L’objectif de cette démarche était de voir les similitudes et les différences entre l’observation de l’archéologue et les témoignes oraux de deux témoins oculaires. En outre, le témoignage est la seule source pouvant nous renseigner sur la dimension sociale des vestiges archéologiques, c’est-à-dire dans ce cas la vie domestique de la cabane durant sa phase d’occupation.
Cette cabane fut construite il y a 9 ans par le père de Nazzareno Timpano qui était charbonnier sur ce même site de charbonnage. Il a habité cette cabane avec son épouse, sa fille et deux de ses fils pendant seulement 2 ans. Nazzareno Timpano n’a jamais vécu dans la cabane familiale car il était déjà marié. Il y avait également des animaux domestiques : un chien et une chèvre. Leurs témoignages ont permis de confirmer nos hypothèses quant à l’organisation fonctionnelle de l’espace domestique.
Tout d’abord, l’espace clos par les cloisons était bel et bien une chambre à coucher: celle des parents et de la fille qui ne dormait pas avec ses frères. Il y avait dans cette chambre deux lits: le lit matrimonial (lit est) et celui de la fille (lit ouest). À l’extérieur de la chambre, à l’endroit où nous avions observés des trous de poteaux étaient plantés les lits des fils. La salle principale avait la fonction à la fois de salle à manger et de cuisine. L’espace, et donc la vie, s’organisait autour du poêle à bois posé à gauche de la porte d’entrée. Le poêle servait à cuisiner les repas et à réchauffer la cabane.
Les témoignes de Nazzareno e Immaculata Timpano furent essentiels pour identifier la nature et la fonction des structures externes. La structure construite contre la pente, devant la cabane était un garde-manger pour stocker les aliments non périssables tandis que la structure de bois de plan triangulaire était un abri destiné à protéger le groupe électrogène qui alimentait la cabane en électricité. La structure excavée quant à elle était la niche du chien. La table extérieure servait à prendre les repas à la belle saison. L’été, la cuisine se faisait également dehors sur un foyer extérieur qui était, selon les dires de Nazzareno et d’Immaculata Timpano, pas très loin de la table. Aujourd’hui, il ne se voit plus. La dernière structure de bois était l’appentis qui servait d’abri à la chèvre.

 

3. Perspectives ethnoarchéologiques

3.1. Habitat temporaires actuels et passés

Cette recherche a été entreprise dans l’objectif de mieux comprendre les vestiges archéologiques de ce type d’habitat car ces occupations temporaires ne laissent que très peu de traces. Le caractère éphémère de ces occupations rend difficile leur interprétation surtout en ce qui concerne leur fonction : simple abri, habitat, atelier … Nous avons pu mettre en avant cette difficulté lors de la fouille de deux habitats temporaires archéologiques dans la commune du Castellet (Var, France). Le premier est un habitat temporaire probablement lié à la pratique de l’artisanat de distillation de bois daté du XVe siècle et réoccupé au XVIIe siècle peut-être par des charbonniers (Burri 2007 ; 2008). L’autre est un habitat temporaire du XVIIe siècle lié à la distillation artisanale du bois (Burri 2008). Hormis les murs en pierre sèche et la présence d’un foyer domestique, peu de vestiges témoignent du mode de construction, de l’organisation spatiale et de la vie domestique de ces habitats temporaires. Quant au mobilier archéologique, il est pratiquement inexistant. L’intérêt d’une étude ethnoarchéologique des structures d’habitat temporaire actuelles liées aux mêmes activités est d’observer des éléments, des situations pouvant nourrir notre réflexion sur ces modes de vie passés mais également de nous aider dans la reconnaissance même de vestiges archéologiques très ténus. Si les deux habitats archéologiques fouillés sont construit pour une part en pierre, ce ne doit pas être le cas de la majorité des habitats temporaires en milieu forestiers au Moyen Âge.
La réflexion suivante porte sur les vestiges archéologiques que pourraient laisser les habitats temporaires étudiés en Calabre une fois enfouis afin de pouvoir avoir des clés pour repérer ces traces en contexte archéologique. De plus, cette démarche est applicable à l’habitat en bois en général, médiéval ou pas. Pour cela, nous allons déconstruire une des cabanes étudiées en élévation afin de l’appréhender archéologiquement. La déconstruction de la cabane de Croceferrata (Serra San Bruno, V.V.) met en évidence la difficulté d’identifier la nature des structures qu’à partir des seuls vestiges de celles-ci : les trous de poteaux. En effet, s’il est possible de restituer le tracé du plan de la cabane, l’identification et encore plus l’interprétation des structures internes est quasi-impossible dans la chambre à coucher à la vue du nuage de trous de poteaux laissés par la décomposition du bois. Hors comme nous l’avons vu précédemment, l’enquête ethnoarchéologique permet de donner du sens à ces vestiges. Nous n’attendons évidemment pas procéder à un comparatisme pur et dur entre les données ethnoarchéologiques et celles archéologiques qui entraînerait obligatoirement de grosses erreurs dues à un énorme biais méthodologique. Notre objectif est de voir la diversité des situations et des vestiges pour nourrir une réflexion archéologique.


3.2. Un observatoire des processus post-dépositionnels

Il est absolument indispensable quand on veut étudier les vestiges d’occupations temporaires comme celle des bergers ou des artisans forestiers de s’intéresser aux processus post-dépositionnels qui ont conduit à la formation du vestige tel qu’il sera découvert plus tard par l’archéologue. Le caractère temporaire de ces habitats permet de revenir sur les lieux une fois abandonnés pour vérifier les vestiges matériels du comportement observé pendant l’occupation. Cela fait de ces habitats des postes privilégiés d’observation des processus post-dépositionnel.
Une première étude de ces processus a eu pour objet une cabane de charbonnier à Boscoreggio (V.V.). Lors de la première venue de F. Lugli des charbonniers itinérants habitaient encore cette cabane. Lorsqu’elle est revenue en 1997, elle a trouvée la cabane abandonnée après l’arrestation du charbonnier, accusé de collaboration avec la n’drangheta. Elle a amorcée alors une étude sur l’évolution de la cabane au fil des années (1997, 1998 et 1999) appuyée sur des clichés photographiques et sur des relevés. Les facteurs de destruction sont à la fois naturels (essentiellement climatiques : précipitations, vent, gel – dégel …) et anthropique (spoliation et récupération de matériaux tels que le mobilier, les poutres, les planches …). Cette même cabane ainsi que son four à pain ont enfin fait l’objet d’une fouille archéologique en 2001.
Il est primordial de poursuivre cette démarche sur d’autres structures sur un temps long d’une voire de plusieurs décennies afin d’observer et de mesurer l’impact des processus post-dépositionnels sur les structures et ainsi mieux appréhender les vestiges archéologiques. En effet, l’étude des processus post-dépositionnel est la clé pour mettre au point et efforcer un protocole de fouille pertinent adapté à l’étude archéologique de ce type d’occupation temporaire et cycliques. Nous avons ainsi sélectionné des sites-laboratoires : la cabane de Croceferrata (Serra San Bruno, V.V.), de Vallelonga (Serra San Bruno, V.V.) et de Furno (Serra San Bruno, V.V.). Enfin, il serait très intéressant d’entreprendre la fouille expérimentale de la cabane de Croceferrata (Serra San Bruno, V.V.) afin d’une part d’étudier les processus post-dépositionnels et d’autre part de vérifier la véridicité des témoignages oraux de Nazzareno et d’Immacolata Timpano. Cette démarche pourrait s’appliquer à d’autres cabanes après avoir recueilli les témoignes oraux de leurs anciens occupants.

 

3.3. Pour une archéologie des (ré) occupations

Comme nous l’avons déjà dit, plus aucun charbonnier ne vit aujourd’hui dans sa cabane. Ces structures ont désormais perdu leur fonction d’habitat saisonnier pour revêtir seulement celle d’abri contre les intempéries quand elles ne sont pas rasées. Certes nous aurions préférer observer la vie domestique des charbonniers à l’intérieur de la cabane mais cette nouvelle modalité d’occupation présente plusieurs intérêts pour l’archéologue.
Elle permet de s’interroger sur l’abandon progressif des structures d’habitat et sur les « réoccupations » des sites abandonnés. Les cabanes de charbonniers en sont, à nouveau,  un observatoire privilégié. En effet, la perte de la fonction originelle d’habitat où l’on cuisine, mange, s’abrite et dort au profit de celle de simple abri entraîne des transformations au sein même de l’organisation spatiale de la cabane. Les structures domestiques perdent progressivement leur fonction comme les fours à pain ou encore les foyers sur lesquels on ne cuisine plus mais qui sont cependant parfois utilisés pour se réchauffer. Les modalités d’occupation sont ainsi totalement différentes comme on a pu l’observer durant l’étude de la cabane de Spuntone (Serra San Bruno, V.V.). Enfin, elle permet d’appréhender le phénomène des réoccupations si commun mais difficilement interprétable en contexte archéologique. Ainsi nous avons observé ce type de réoccupation ou plutôt d’utilisation éphémère de site abandonné à Boscoreggio sur l’emplacement de la cabane de charbonnier étudiée par F. Lugli. Cette utilisation est matérialisée par la présence de trois petits foyers circulaires, plats en plein air dont la datation précise ne nous est pas connue (moins de 7 ans) ni la fonction (foyers allumés par des chasseurs ?). Il paraît ainsi important d’étudier ces phénomènes d’abandon progressif, de réoccupation/réutilisation de ces structures afin d’avoir des pistes de réflexion applicable en contexte archéologique.

Cette première mission a permis de prendre conscience de l’urgence de réaliser cette étude ethnoarchéologique. En effet, depuis quelques années le mode de vie des charbonniers calabrais a énormément changé. Les mutations opérées dans l’approvisionnement du bois, c’est-à-dire l’abandon de la coupe du bois et de sa gestion cyclique, ont modifié en profondeur la stratégie résidentielle de ces artisans qui sont sortis du bois pour se sédentariser à proximité des axes routiers et des centres habités. Cette sédentarisation et pérennisation des sites de charbonnage sont accentuées par la généralisation des moyens de déplacement motorisés Ces derniers permettent au charbonnier de ne plus vivre sur place tout au long du processus de carbonisation, dans une cabane construite auprès des places. Ils habitent désormais au village avec leur famille bien qu’ils doivent revenir deux fois par nuit pour contrôler le bon déroulement de la cuisson. De plus, nous assistons à un processus rapide de destruction des structures abandonnées qui a déjà touché certaines structures étudiées par F. Lugli. C’est particulièrement le cas des fours à pain des charbonniers. Autrefois, un four à pain était associé à chaque structure d’habitation temporaire alors qu’il n’en existe plus aucun aujourd’hui. La conservation d’une structure non utilisée est considérée par les artisans comme inutile. Il est fort probable que dans quelques années la majorité des cabanes abandonnées en proie aux destructions et autres démontages soient réduits à l’état de vestige archéologique. Un autre facteur d’urgence est celui de la perte de la mémoire du mode de vie itinérant des anciens charbonniers à la retraite qui s’éteignent sans transmettre la flamme aux nouvelles générations.