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Pour citer cet article :
VASCHALDE C., La fabrication de la chaux en France méditerranéenne au Moyen Age : introduction à l’étude d’un artisanat., Cultures, Economies, Sociétés et Environnement du début de la Préhistoire au Moyen-Age : travaux en cours, Actes de la seconde table ronde des jeunes chercheurs en archéologie de la MMSH, Aix-en-Provence, 11 mai 2007, A. Coudenneau et T. Lachenal (dir.), http://www.mmsh.univ-aix.fr/ecoledoctorale/trjca/avaschalde.htm

 

 

 

La fabrication de la chaux en France méditerranéenne au Moyen Age :
introduction à l’étude d’un artisanat.

Christophe VASCHALDE *

*Master 2, Laboratoire d'Archéologie Médiévale Méditerranéenne

Mots-clés : Moyen Age, artisanat, fabrication, chaux, four, archives, archéologie, Provence

 

La production de chaux est une activité artisanale méconnue, notamment durant la période médiévale. En Provence, de nombreux indices historiques, archéologiques et ethnologiques conduisent à penser qu’elle était très répandue depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. En France, l’une des plus anciennes traces connues de chaux a été trouvée à la baume Fontbregoua à Salernes (Var) par J. Courtin, dans une fosse datée de 3 700 ans av.  J.-C (Thomas 1996, 110).

La chaux, matériau utilisé dans de nombreux domaines mais surtout connu pour son usage dans le bâtiment, résulte d’une série de réactions chimiques visant à transformer la matière première calcaire. Lors de la cuisson dans un four à chaux, le calcaire (carbonate de calcium – CaCO3) est porté à une température oscillant entre 900°C et 1 100°C pendant un long laps de temps. Une première réaction chimique se produit, qui voit se séparer le dioxyde de carbone (CO2) de l’oxyde de calcium (CaO), plus communément appelé chaux vive. Au moment du défournement de la charge du four, la chaux a gardé la morphologie de la pierre calcaire, mais a perdu environ 30 % à 40 % de son poids initial et a pris une couleur très blanche. Pour être réduite en poudre et utilisable dans la construction notamment, elle doit être éteinte avec de l’eau. Une nouvelle réaction chimique a lieu, pouvant dégager une chaleur atteignant parfois 400°C. Le produit obtenu est un hydroxyde de chaux (Ca(OH)2), appelé chaux éteinte. Enfin, la chaux éteinte a une tendance naturelle à carbonater. En séchant, l’eau s’évapore et la chaux intègre dans sa molécule du dioxyde de carbone provenant de l’atmosphère, pour durcir et se transformer à nouveau en carbonate de calcium. Cette propriété est utilisée dans le bâtiment pour confectionner les mortiers, enduits et badigeons (Thomas 1986).

 

1. Un artisanat peu étudié

Le fonctionnement technique des fours à chaux est assez mal connu. Depuis l’Antiquité, il a été décrit plus ou moins succinctement par quelques auteurs seulement. Caton l’Ancien (234-149 av. J.-C.), dans son De re rustica (Caton), est le premier d’entre eux. Jusqu’à la Renaissance, il est le seul auteur connu à exposer le fonctionnement et les modalités de cuisson de la chaux. A la fin du Moyen Age, Vannoccio Biringuccio (1480-1539) aborde brièvement la question de la fabrication de la chaux dans son ouvrage De la pirotecnia (Biringuccio 1572). Il faut attendre le siècle des Lumières et l’Art du chaufournier (1766) de Charles-René Fourcroy de Ramecourt (Fourcroy de Ramecourt 1766) pour voir apparaître une étude importante de ce sujet, qui ouvrira ensuite la voie à la rédaction et la publication de nombreux manuels durant le XIXe siècle, comme le Manuel du chaufournier de Valentin Biston en 1828 (Biston 1836) ou encore le Nouveau manuel complet du chaufournier, du plâtrier… par M.-Désiré Magnier en 1881 (Magnier 1881).

Les publications scientifiques concernant la fabrication de la chaux sont assez rares. En 1982, Jean-Pierre Adam et Pierre Varène établissent une classification des fours à chaux selon leur fonctionnement (Adam, Varène 1982) :

- Fours à calcination périodique ou permanente ;
- Fours à longue (combustible ligneux) ou courte flamme (combustible généralement fossile : charbon ou bien tourbe) ;
- Fours à simple (une seule production simultanée) ou double effet (deux productions simultanées : briques/tuiles et chaux le plus souvent).

Il faut également noter les publications de Claude Thomas entre 1986 et 2000 dans plusieurs revues (Thomas 1986), ou encore dans le colloque des Fours à chaux en Europe (Thomas 1996) qui s’est tenue en Belgique en 1994, ou dans le colloque d’Antibes en 2000, consacré aux arts du feu (Thomas 2000). Franck Suméra a également écrit sur le sujet (Suméra, Veyrat 1997 ; Lavergne, Suméra 2000) et enfin, en 2006, Jacques Thiriot (Thiriot 2006) a publié un article sur un fonctionnement inconnu de four du XIIIe siècle découvert à Bollène (Vaucluse).

 

2. L’apport des archives

L’étude des fours à chaux en Provence se heurte à plusieurs contraintes tant sur le plan historique qu’archéologique. Les sources écrites sont relativement rares, mais sont diversifiées. Les cartulaires des abbayes médiévales sont les documents les plus anciens à faire état de la production de chaux dans la région. En 1180, Foulques de Thorame, évêque de Marseille, défend aux habitants de Méounes (Var) de faire des fours à chaux dans un bois donné aux chartreux de Montrieux. Ces derniers ont en revanche le droit d’y faire de la chaux (Boyer 1973, I, 313). En 1285, les moines de la Chartreuse reçoivent l’autorisation de la part de l’évêque Raimond de Nîmes d’installer des fours à chaux, à verre et à charbon sur le territoire d’Orvès (Var). Certains conflits judiciaires sont également riches en informations. En 1271, une enquête est ouverte au sujet d’un conflit existant entre les habitants de Pertuis et ceux de La-Tour-d’Aigues (Vaucluse) à propos de la possession des droits sur le terroir abandonné de Sanson (1). Les témoignages recueillis, d’une richesse exceptionnelle pour l’époque, permettent d’appréhender les activités qui existaient dans ce terroir jusqu’au tournant du premier et du second quart du XIIIe siècle. La production de chaux est règlementée très tôt durant le Moyen Age. Si l’enquête de Sanson en témoigne déjà fortement, les statuts communaux le montrent bien également. Durant le XIIIe siècle, le chapitre XIX du livre V des statuts de la ville de Marseille précise que sont passibles d’une amende s’élevant à 100 sols toutes les personnes qui ramassent du bois dans les terrains privés pour alimenter des fours (Busquet, Pernoud 1949, 316). En 1347, à Peynier (Bouches-du-Rhône), un règlement de police interdit de vendre de la chaux et du charbon hors du territoire de la commune sous peine d’une amende de 100 sols (2). A Marseille, cette amende s’élève à 60 sols. A l’intérieur du territoire de la commune de Peynier, les zones de production sont règlementées. Les bois de la Plaine de Catalan, du vallon de l’Homme Mort et de l’Eouvière sont à nouveau frappés de défens. Cette disposition est reprise d’une réglementation antérieure, ce qui montre l’ancienneté du souci de protéger la ressource.

A la fin du Moyen Age, avec la diversification des sources écrites, les informations recueillies dans les archives sont beaucoup plus riches. En 1396, les comptes trésoraires de la ville de Pertuis (Vaucluse) font état de l’installation d’un forn causenh lors du chantier de construction des remparts (3). Le registre, malheureusement incomplet, comporte des informations sur le ramassage, le séchage et le transport du bois, ainsi que sur la spécialisation des ouvriers. La cuisson dure quatre jours et trois nuits, du 23 au 26 juillet 1396. La chaux n’est ensuite extraite du four et transportée vers son lieu d’utilisation qu’à partir du 7 août, jusqu’au 13. Les prix-faits de construction de four à chaux se multiplient à partir du XVe et du XVIe siècle dans les registres notariés. Les règlementations évoluent également. Avec les crises dramatiques de la fin du XIVe et du début du XVe siècle, la pression démographique sur les ressources naturelles se relâche un temps. Alors que les interdictions de produire de la chaux se multipliaient depuis le XIIIe siècle, les habitants de Trets (Bouches-du-Rhône), en 1427 (Chaillan 1893, 157), obtiennent le droit d’établir des chaufours et des charbonnières dans le territoire de Roquefeuille (aujourd’hui sur la commune de Pourrières – Var).

figure 1
Figure 1 : Répartition des structures artisanales dans le vallon de l'Homme Mort (commune de Peynier).

 

3. Les fours à chaux de Provence

En Provence, plusieurs fours à chaux médiévaux sont connus. Parmi ceux-ci, le four de l’anse des Laurons à Martigues est un des plus anciens. Situés sur le littoral, il a en partie été détruit par l’érosion de la mer. Quelques charbons du foyer ont été retrouvés lors de la fouille, et ont permis de dater le four des VIe-VIIe siècles ap. J.-C.. Les analyses anthracologiques réalisées ont montré que les essences utilisées pour la cuisson sont celles de la garrigue méditerranéenne : pin, chêne, ciste, pistachier (détermination réalisée par Laurent Fabre, ; Devillers 1999, 31). A Vernègues, lors des fouilles préventives à la construction de la ligne du T.G.V. Méditerranée, un four du XIIe siècle a été découvert au moment du décapage effectué par l’I.N.R.A.P. (Chapon 2002). Situé aux Communaux de Saint-Cézaire, il se trouve à mi-pente sur le versant nord de la chaîne des Costes. Il se présente sous la forme d’une fosse de 3 m de diamètre et de 1 m 80 de profondeur, entièrement creusé dans le sol. Des fragments de statuaires et d’architecture antique découverts dans les niveaux d’effondrement ont probablement été réemployés pour alimenter le four en matière première. Ce cas n’est pas isolé. Au XIVe siècle, lors des travaux de reconstruction du palais archiépiscopal d’Aix-en-Provence, un four est installé dans la cour du palais, dans le but d’utiliser les pierres issues de la démolition des anciens bâtiments pour produire de la chaux (Fixot et al. 1986, 266).

Afin d’approfondir les connaissances sur l’artisanat de la chaux en Provence, des prospections pédestres ont été organisées en 2006 dans la région de Peynier et Trets (Bouches-du-Rhône). Ces prospections se sont rapidement heurtées à des conditions de visibilités très défavorables (garrigue impénétrable, couvert végétal empêchant une prospection minutieuse au sol, etc.). Malgré cela, 20 fours à chaux, 46 places de charbonnières et 11 cabanes ont été repérées dans les bois du vallon de l’Homme Mort (fig. 1), de la Plaine de Catalan et de la Taillade (Vaschalde 2006). Les fours à chaux sont situés la plupart du temps en fond de vallon. Ainsi, leur position basse permet un accès plus facile au moment de défourner, et réduit les efforts pour transporter la matière première et le combustible, qui semblent être récoltés aux environs immédiats du four.

En mai 2006, un site de production de chaux a fait l’objet de deux sondages dans le vallon de l’Homme Mort (Vaschalde 2007fig. 2). Une partie de la structure d’un four (le n° 5) avait été détruite lors de travaux de terrassements pour l’aménagement d’un chemin, mettant ainsi à jour une partie de la stratigraphie.

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Figure 2 : Peynier (13) Vallon de l'Homme Mort. Plan du site du Four à Chaux n°5.

Figure 3 : Sondage A, coupe Ouest.

Figure 4 : Plan simplifié de la cabane (Sondage B).
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Un nettoyage de la coupe A-A’ créée par les travaux a été effectué. Le sondage A (2 m x 2 m) se trouve dans la partie sud du tertre du four. Il a permis de mettre à jour un tronçon de la paroi de la chambre de chauffe. La stratigraphie du four est essentiellement composée de remblais dus à l’effondrement des parois après l’abandon de la structure, ainsi qu’au comblement par les apports de sédiments des vents et de la pluie (fig. 3). Une couche de chaux carbonatée et de pierres mal calcinées se trouve au-dessus de la couche charbonneuse du foyer. Ceux-ci, découverts à 3 m 50 de profondeur, ont fait l’objet d’une datation au radiocarbone : Lyon-3502(OxA), âge conventionnel : 170 ± 30 ans B.P. Date 14C calibrée (2 sigma) : 1662 cal. AD – 1952 cal. AD (2 sigma : 1660 AD-1700 AD : 17,4 % ; 1720 AD-1820 AD : 52,4 % ; 1830 AD-1880 AD : 6,3 % ; 1910 AD-1960 AD : 19,3 %).

Le sondage B (1 m x 2 m) a été effectué dans une cabane à une quinzaine de mètres à l’est du four (fig. 4). Aucun aménagement interne et aucun matériel n’ont été découverts. La cabane, dont seuls les murs subsistent, a un plan subcirculaire. Construite en moellons calcaires liés à la terre, elle est adossée à un affleurement des bancs de calcaires.

Le site comprend également une place de charbonnière, ce qui ne permet pas de lier formellement l’installation de la cabane à celle du four. Plusieurs aires d’extractions de pierres calcaires ont été repérées sur les coteaux du vallon.

A ce stade de la fouille, il est très probable que le four à chaux n° 5 de Peynier soit un four à simple effet, à calcination périodique et à longue flamme. Ce type de four est très répandu en Provence durant les périodes médiévales et modernes (fours de Vernègues, de Martigues, d’Aix-en-Provence, etc.). En partie creusé dans le sol, il se présente sous la forme d’un bâtiment circulaire dont le diamètre varie généralement de 3 à 6 m. Il est composé d’une gueule sur le côté, qui permet d’alimenter la chambre de chauffe en combustible, et d’un gueulard au sommet, par lequel la charge de pierre calcaire est installée dans le laboratoire de cuisson. Une voûte en pierre calcaire, faisant office de sole, sépare la charge du foyer. La cuisson dure plusieurs jours et plusieurs nuits. Lorsqu’elle est terminée, les chaufourniers récupèrent les pierres calcinées et détruisent la voûte, qui s’est également transformée en chaux (Thomas 1986).

Conclusions et perspectives de recherches

Le four à chaux à simple effet, à calcination périodique et à longue flamme est donc le type de four le plus répandu en Provence au Moyen Age et jusqu’à la Révolution industrielle. Il faut attendre le XIXe siècle pour voir apparaître des fours à calcination continue ou à courte flamme (Thomas 1986).

A l’issue de cette première étude, de nombreuses perspectives de recherches s’ouvrent. Les relations qui existent entre l’artisanat de la chaux et les autres activités de productions forestières restent inconnues, notamment en ce qui concerne la fabrication du charbon. Seule l’étude de terrain montre que les places de charbonnières et les chaufours sont généralement implantés dans les mêmes zones. Cette réalité pose le problème de la concurrence qui peut exister entre ces différentes activités, notamment dans la gestion du combustible.

Plus largement, la gestion des matières premières et des combustibles constitue un pan très méconnu de l’artisanat de la chaux. Les analyses anthracologiques actuellement en cours sur les charbons récoltés dans le foyer du four à chaux n° 5 du vallon de l’Homme Mort de Peynier devraient permettre de grandes avancées dans ce domaine.

Afin de saisir pleinement les modalités de cet artisanat, l’interdisciplinarité est de rigueur. L’étude des archives est complémentaire des travaux de terrain. Elle permet d’aborder des thèmes comme l’économie, la société des chaufourniers et leur culture au Moyen Age, tandis que les fouilles archéologiques et les analyses de laboratoire (anthracologie, dendrochronologie) apportent beaucoup quant au fonctionnement des fours.