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Pour citer cet article :
TOMAS E., L’évolution de l’occupation des sols dans la pieve de Rostino (Haute-Corse) : Les premiers résultats de la prospection-inventaire, Cultures, Economies, Sociétés et Environnement du début de la Préhistoire au Moyen-Age : travaux en cours, Actes de la seconde table ronde des jeunes chercheurs en archéologie de la MMSH, Aix-en-Provence, 11 mai 2007, A. Coudenneau et T. Lachenal (dir.), http://www.mmsh.univ-aix.fr/ecoledoctorale/trjca/atomas.htm

 

 

 

L’évolution de l’occupation des sols dans la pieve de Rostino (Haute-Corse) :
Les premiers résultats de la prospection-inventaire.

Émilie TOMAS *

* Master 2, Laboratoire d'Archéologie Médiévale Méditerranéenne

Mots-clés : Prospection, Moyen-Age, Antiquité, Préhistoire, Protohistoire, Corse, occupation du sol.

 

1. Introduction

Depuis 2005, des prospections-inventaires sont menées par une équipe de jeunes chercheurs (1) dans la pieve de Rustinu (Haute-Corse). Ce projet s’inscrit dans le Programme Collectif de Recherche de Mariana et la basse vallée du Golu de la Préhistoire au Moyen Âge, dirigé par Philippe Pergola. L’intérêt de cette microrégion a été démontré par les fouilles menées depuis 1999 par Daniel Istria (2), sur le site du castrum de Rustinu. L’objectif de ce projet de prospection est de parvenir à reconstituer l’évolution de l’occupation des sols en diachronie.
L’unité de base du découpage religieux et politique du Moyen Âge – la pieve – s’est très vite imposée comme le cadre idéal pour une telle approche, d’autant qu’elle se superpose ici à un contexte géographique particulier qui marque très fortement le paysage. Par ailleurs, nous avons été motivés dans notre démarche par l’existence d’une documentation archéologique relative à cette microrégion qui, sans être riche, est pour le moins relativement abondante compte tenu de l’état d’avancement de la recherche insulaire. Outre le castrum de Rustinu, trois sites ont fait l’objet de fouilles archéologiques (Santa-Maria-de-Rescamone, Pinzalone et les coffres de Campu-di-Buonu), auxquels il faut encore ajouter le village fortifié de Rusuminu, situé sur la frange méridionale de la pieve. La documentation est complétée par une belle série de textes médiévaux et modernes – en particulier les livres de taille des XVe et XVIe siècles.
La méthode pratiquée est la prospection dite « pédestre ». Chaque parcelle est parcourue par des prospecteurs placés à intervalles réguliers. Le procédé a été modifié dans certains cas car la géomorphologie et les systèmes végétaux influent grandement sur la qualité des recherches. Certaines zones de maquis ou de forêts sont toutes ou en partie illisibles. Selon les caractéristiques du terrain à explorer, nous pratiquons donc un maillage plus ou moins serré. Certaines zones font l’objet d’une exploration plus fine. Il s’agit des cols, des lignes de crêtes, des sommets, des plateaux, des chaos rocheux, des labours récents. Cette prospection est réalisée avec une équipe de dix bénévoles, chacun a un rôle prédéfini dans ce travail (relevés G.P.S., photographies etc.). Le ramassage du mobilier archéologique n’est pas systématique. Par exemple, pour la céramique, seuls les tessons caractéristiques (bords, anses, fonds et décor) sont collectés et étudiés. Les structures archéologiques sont illustrées par des photographies, des relevés pierre-à-pierre ou des dessins schématiques, cela dépend de la superficie du site et de la densité du couvert végétal. La durée des campagnes de prospection a varié de deux semaines à deux mois pendant la période estivale.

 

2. L’anthropisation dans le Rustinu à la Pré- et Protohistoire

Les plus anciens témoignages d’anthropisation datent du Néolithique récent. Les deux sites de Rustinu et de Pinzalone, en situation d’éperons, offrent un large panorama sur le Golu. Un important matériel archéologique avec une grande quantité de lames d’obsidienne a été découvert. L’implantation préhistorique sur le castrum de Rustinu est attestée par une hache polie, deux armatures perçantes et un important lot de céramique. Aucun indice d’occupation au Néolithique final n’a été mis en évidence sur ces deux gisements. Cette époque n’est d’ailleurs représentée de façon claire qu’à Testa a l’Ortone (Morosaglia), vaste colline dont le sommet est occupé par un replat. Dans ce cas, c’est encore l’industrie lithique qui a permis d’établir un diagnostic chronologique. Le mamelon d’Arventu 1 (Morosaglia), la colline de Petricaggiu (Castello-di-Rostino) et les rives méridionales du Golu, à l’est du resserrement des Muzzelle, ont également livré des indices de sites.
Dès l’âge du Bronze, l’implantation de site sur le moindre relief relativement marqué est très fréquente. Nous pouvons citer comme exemples : l’us 10 061 du castrum, les ruines d’un mur à double parement à Arventu 2 (Morosaglia), l’épandage céramique de Cima di Tozzu 2 (Morosaglia), le mamelon rocheux de Bocca di Rescamone. Ces sites ne paraissant pas toujours avoir fonctionné simultanément, il serait prématuré de parler d’un réseau ou d’avancer des modèles territoriaux théoriques.
Durant l’âge du Fer, aucune innovation n’est apportée aux modes d’occupation des sols. Les prospections-inventaires ont permis de constater un repli géographique vers la vallée de Rescamone et sur les crêtes qui la ceinturent, où sont répertoriés des établissements d’apparente petite taille : Cima di Tozzu 1, Culletula d’Agostinu 1, Barbutola et Turrione (Morosaglia). Nous avons découvert sur le site du Pinzu (castrum) un tesson de céramique peignée portant un cordon triangulaire qui témoigne de la présence d’un site du deuxième âge du Fer. D’après les résultats de ces investigations, actuellement, aucun témoignage ne vient donc documenter la présence de l’Homme dans le Rustinu avant le IVe millénaire.

 

3. L’Antiquité

Les prospections avaient pour objectif de repérer des sites antiques puisque le Golu est le principal axe de circulation vers l’intérieur de la Corse depuis la cité antique de Mariana. Lors des opérations, nous pensions découvrir d’importants sites du fait d’une part, des caractéristiques géographiques propices à l’implantation et, d’autre part, de la proximité de la colonie de Mariana. Après avoir prospecté trois territoires, seuls les deux coffres « sub-mégalithiques » de Campu-di-Buonu semblent témoigner d’une Antiquité encore fortement empreinte du substrat indigène malgré une datation assez récente (Magdeleine 1994, 115-127). Le dernier remploi de ces sépultures semble en effet avoir eu lieu vers le début de notre ère (perles en ambre et intaille représentant la déesse Fortuna d’époque romaine). Ce maigre corpus est enrichi par la découverte d’une stèle funéraire sur la commune de Valle-di-Rostino par J.-P. Mannoni en 2006. Nous attendons donc avec impatience les travaux de Caroline Lugaro sur la romanisation autour de la cité de Mariana.

 

4. L’occupation de la pieve au Moyen Âge

Les opérations de prospection ont pour objectif de réaliser une carte de répartition de l’occupation des sols en diachronie et plus particulièrement, en ce qui me concerne, à l’époque médiévale. Le catalogue des sites témoignant de l’occupation de la pieve durant le haut Moyen Âge n’est composé d’aucun élément irréfutable. En revanche, les vestiges archéologiques datés entre le XIIe et le XVe siècle sont nombreux. Le catalogue des édifices religieux se compose notamment de :
Santa-Maria-di-Rescamone : Eglise principale de la pieve bâtie aux XIe et XIIe siècles sur les ruines d’une église du haut Moyen Âge.
San Quilicu : Elle appartient à l'abbaye San Venerio de Tino (3). Il s'agit à l'origine d'une chapelle domaniale, édifiée très certainement par des laïcs (probablement les laïcs eux-mêmes).
San Benedettu : Appartient à l’abbaye San Mamiliano de Montecristo : église construite certainement avant 1239.
San Toma : Chapelle orientée à nef unique. En 1933, une restauration désastreuse, due à l'architecte des Monuments Historiques, a eu pour résultat l'effondrement de la vieille charpente et la démolition par dynamitage de la moitié de l'église. Fort heureusement, les éléments qui en réchappèrent donnent une idée de la haute technique des artistes du XVe siècle (inscription du tympan sud : « le 22 juin 1470, dédiée à saint Thomas Major, seigneur sauveur des hommes »). Dans l'abside, le Christ Pantocrator entouré d'anges, de symbole et des Évangélistes Luc (le taureau ailé et auréolé) et Jean (l'aigle aux ailes de paon), bénit le visiteur et lui livre son message : Ego sum lux mundi et via veritatis (Je suis la lumière du monde et la voie de la vérité). Le lion de Saint Marc a disparu, mais l'ange (saint Mathieu) reste encore visible avec saint Barthélemy portant sa peau sur son épaule. Sur l'arc triomphal, on peut voir l'Annonciation et saint Michel terrassant le dragon et pesant les âmes. Des scènes de la Passion, dont un beau fragment de la Cène, décorent les parties orientales des murs nord. La paroi sud est ornée des figures de six saints et saintes regroupés par trois et par sexe avec le Jugement Dernier. « Aucune date n'est conservée sur ces peintures mais des détails de style, une recherche de perspective donnée par les lignes fuyantes du dallage ou la présence de rinceaux décoratifs, déjà Renaissance, sur le pupitre de la Vierge de l'Annonciation, permettent de les attribuer à la fin du XVe siècle ou au début du XVIe siècle. En outre, elles ont un petit air de famille avec plusieurs autres fresques ou peintures su bois datées de cette époque, comme le retable de Cassano en 1505 » (Moracchini-Mazel 1967, 297). Ces peintures ont été classées au titre des Monuments Historiques en 1992. Un reliquaire en bois ciré (hauteur : 11, 5 cm ; largeur : 6 cm ; profondeur : 8 cm) d’origine locale a également été classé en 2004. Découvert lors de travaux d’entretien en 2002, il s’agit d’un objet recouvert d’empreintes gravées en creux laissées par des sceaux. Sur la face supérieure se trouve une empreinte de forme ovale. Les autres sont circulaires et plus petites et elles auraient été laissées par Antonio Buonombra, évêque d'Accia de 1467 à 1480.
Santu Stefanu : L’édifice, restauré, aurait été bâti au XIVe ou au XVe siècle. Le transfert de la paroisse de San Toma à Santu Stefanu se fait vers la fin du XVe siècle.

La carte archéologique des sites médiévaux est enrichie par un important catalogue d’habitat dont le castrum de Rustinu qui est occupé dès le XIIe siècle jusqu’à la première moitié du XIVe siècle. Des sites non fortifiés ont également été découverts notamment à Petricaggiu où de la majolique archaïque du XIVe siècle a été collectée. Comme nous l’avons signalé en introduction, nous bénéficions des registres de taille de 1454 et 1456 qui présentent 51 sites que nous sommes, en grande partie, parvenu à localiser. Il s’agit essentiellement de toponymes qui correspondent aux actuels hameaux comme par exemple : Fornu, Lespacu et Frasso. Pour certains d’entre eux, nous avons des textes qui les mentionnent à des dates antérieures notamment à Pastoreccia : Le presbitero de Pastoreccia est cité vers 1095 (ASP, Libro maestro G, f. 162v, 6 avril 1095 [?]= Scalfati 1994, 76-77).

 

5. Conclusion

Ce projet de prospection-inventaire permet d’entreprendre l’étude exhaustive d’une microrégion de manière à aborder le thème de l’évolution de l’occupation des sols en diachronie. A terme, nous réaliserons une carte du peuplement pour la pieve de Rustinu, ce qui est inédit en Corse.
Les limites de ce type d’opération sont bien évidemment les difficultés rencontrer pour prospecter certaines zones de maquis où le couvert général est très dense. C’est pourquoi, nos résultats sont complétés par des cartes de lisibilité de manière à cartographier les secteurs qui ont été investis et ceux qui méritent d’être de nouveau étudiés ; à l’occasion d’un changement de saison.