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Pour citer cet article :
SAVE S., Production de la vaisselle de pierre à Chypre durant la transition Bronze-Fer et le choix de la matière première : quel lien?, Espaces, techniques et sociétés de la Préhistoire au Moyen-Age : travaux en cours, Actes de la première table ronde des jeunes chercheurs en archéologie de la MMSH, Aix-en-Provence, 18 mai 2006, A. Coudenneau et T. Lachenal (dir.), http://www.mmsh.univ-aix.fr/ecoledoctorale/trjca/asave.htm

 

 

 

Production de la vaisselle de pierre à Chypre durant la transition Bronze-Fer et choix de la matière première : quel lien ?

Sabrina SAVE*

*Etudiante en Master 2, Centre Camille Jullian

Mots-clés : vaisselle, pierre, Bronze récent, Chypro-géométrique, Dark Ages, matière première, typologie, fonction.

 

La vaisselle de pierre appartient à ce que l'on appelle traditionnellement le « mobilier de luxe », au même titre que le mobilier d'ivoire, de faïence ou de métal. Elle fait aussi bien appel à des variétés de roches semi-précieuses qu'à des matériaux basiques comme le calcaire. Cependant, quel que soit le support, ce travail de la pierre demande toujours un savoir-faire spécialisé. Le propriétaire de cette vaisselle de pierre n'est pas « monsieur  tout le monde ». Il s'agit dans la plupart des cas de personnes importantes, ou bien qui cherchent à le devenir. Posséder ces objets, c'est afficher ses ambitions politiques et son statut social.

La transition de l'âge du Bronze à l'âge du Fer dans le basin méditerranéen oriental est une grande période de grands troubles, et plus encore pour Chypre à la croisée des chemins. Ces bouleversements ont lieu entre 1400 et 950 avant J.-C. La vaisselle de pierre peut nous apporter quelques informations sur le statut économique et politique de l'île à cette époque. Cependant les fouilles anciennes ainsi que la dispersion actuelle du mobilier rendent ce travail difficile. Une problématique fondamentale liée à ces évènements sous tend toutes mes recherches. Un changement est-il décelable durant la transition entre l'âge du Bronze et l'âge du Fer ? Les « Dark Ages » sont-ils une réalité ou uniquement le reflet d'une recherche encore lacunaire ?

Voici quelques repères chronologiques nécessaires à la compréhension de l'étude:

Chypriote Récent ou Bronze Récent II : 1400-1190 avant J.-C.
Chypriote Récent ou Bronze Récent III : 1190-1050 avant J.-C.
Chypro-géométrique ou Fer I : 1050-950 avant J.-C.

L'étude du corpus se déroule en plusieurs étapes. L'analyse a été menée sous deux angles : celui de l'aspect de l'objet et celui de sa matière première. Ce corpus présente 396 pièces de 14 catégories typologiques différentes. Ces pièces sont réalisées à la fois en roches sédimentaires et en roches ignées. Le corpus fait état d'une très forte variabilité ce qui accentue encore son intérêt.

Il sera question dans cet article de l'étude chronoculturelle de l'ensemble, c'est-à-dire de déterminer si le choix du matériau a un rapport quelconque avec la production de la vaisselle de pierre, aussi bien d'un point de vue typologique et fonctionnel que d'un point de vue temporel ou géographique. Cette étude permettra peut-être de préciser la fonction de certains types de vases, de mettre en exergue le raisonnement intellectuel de l'artisan face aux matériaux, les possibilités d'approvisionnement qui s'offrent à lui ainsi que les variations culturelles au sein-même de l'île.

1. Lien matériau/typologie

Voyons dans un premier temps s'il existe un lien entre la matière première et la typologie de l'objet. Pour vous exposer ma démarche, j'ai choisi de vous montrer l'exemple des amphores.

 


Figure 1 :
Production des amphores en fonction du matériau et de la période chronologique (Tableau des données).

 

Comme on peut le voir sur le graphe ci-dessus, la grande majorité des amphores est fabriquée en albâtre. La volonté qui transparaît de par son utilisation est de retrouver le prestige du mobilier égyptien traditionnellement en albâtre. Cependant, les artisans ont eu ponctuellement recours à des substituts, le calcaire et le gypse, pour l'imiter, uniquement durant la transition entre le Bronze Récent III et le Chypro-géométrique I. Le résultat ne donne généralement que de pâles imitations.

Le reste de la production d'amphore est réalisé principalement en stéatite. Ce matériau au lustre inimitable rappelle les productions métalliques. Son utilisation reflète le besoin d'accroître le prestige du vase. Il est également très facile à travailler. La serpentine n'est représentée dans le corpus que par une seule occurrence et elle se trouve parmi les amphores. C'est une roche d'un très bel aspect mais très résistante et difficile à forer. Elle est pourtant présente dans le sous-sol géologique de l'île mais n'a pas été utilisée pour la confection de la vaisselle de pierre.

 

2. Lien matériau/chronologie

 Passons maintenant au lien unissant le choix du matériau et la chronologie avec l'exemple de la stéatite.

 

Stéatite

BR

14

BR 2

6

BR 2-3

17

BR 3

28

BR-CG

3

CG 1

 

TOTAL

68

Figure 2 : Comptage des vases en stéatite en fonction de la période.

La stéatite est très présente durant tout le Bronze Récent ainsi qu'au passage vers le Chypro-géométrique I. Elle disparaît ensuite durant cette période. Son utilisation n'est pas constante. Elle augmente fortement jusqu'au Bronze Récent III puis chute vertigineusement au passage vers le Chypro-géométrique I pour finir par disparaître.
Il serait intéressant de relier ce phénomène à l'ensemble de la production de vaisselle de pierre afin de constater s'il s'agit d'un phénomène de masse ou bien plus particulièrement lié au matériau.


Figure 3 : Comparaison de l'évolution de la production globale de la vaisselle de pierre avec celle de la production de la vaisselle de stéatite (Tableau des données).

 

Sur le graphique ci-dessus, il apparaît clairement que la production de la vaisselle de stéatite suit de près la production globale de vaisselle de pierre. Leurs variations sont identiques. La chute de la production de stéatite au passage vers le Chypro-géométrique I n'est donc pas liée au matériau en lui-même mais à la chute de la production en général. Le problème n'est donc pas lié à un épuisement des sources d'approvisionnement ou à une défaillance commerciale de l'approvisionnement plus particulièrement. C'est un problème plus général commun à l'ensemble de la production.

 

3. Lien matériau/espace

Terminons enfin par l'examen du lien entre le choix de la matière première et l'espace géographique de découverte de l'objet avec pour exemple celui de l'albâtre.

Les objets en albâtre sont retrouvés plus particulièrement en bordure de mer et le long des cotes ouest, sud et est de l'île.


Figure 4 :
Répartition de la vaisselle d'albâtre à Chypre durant la transition entre l'âge du Bronze et l'âge du Fer.

 

Quatre sites archéologiques se distinguent : Pyla, Palaepaphos, Kition et Enkomi. Ce sont tous les quatre des sites d'importance majeure à l'âge du Bronze et ce sont tous de grands sites côtiers.

Enkomi se singularise néanmoins avec une présence beaucoup plus importante de vase en albâtre. D'après les textes, son principal interlocuteur était Ougarit, qui se situe de l'autre coté de la Méditerranée, sur la côte levantine. Il n'y avait sans doute pas à l'époque de trafic maritime direct entre Chypre et l'Egypte. Toutes les marchandises transitaient par Ougarit. Il faut certainement y voir la raison de cette concentration de mobilier en albâtre retrouvé à Enkomi.

 

SYNTHESE GENERALE DE L'ETUDE

Je tiens maintenant à vous présenter les conclusions de mon étude dont vous n'avez eu ici qu'un bref aperçu. Pour ce faire, j'aborderai donc plusieurs thèmes et je m'efforcerai de synthétiser les informations.

 

1. Production

La vaisselle de pierre à Chypre témoigne d'un commerce international. Même si la production chypriote me parait importante, il existe une part d'importation qui se révèle à la fois orientale et occidentale.

Les lacunes de la recherche sur l'identification des origines des matériaux entravent souvent les possibilités d'attribution des objets. En effet, 58% du corpus ne peut voir ses origines précisées par le manque d'identification et de localisation des gîtes d'extraction de la matière première.

Malgré cela, on constate que la production chypriote est importante. En effet, en dépit de ces lacunes, elle s'élèverait, d'après moi, à hauteur de 34% du corpus. Cette production ne semble pourtant pas très exportée et demeurerait plutôt à l'usage des élites locales. La vaisselle de pierre importée semble être majoritairement égyptienne. Quelques importations d'origine égéenne sont aussi à noter. L'identification de productions syro-palestiniennes semble plus difficile. L'étude de la matière première ainsi que des techniques de fabrication pourront sans doute nous éclairer sur ce point à l'avenir.

Des imitations de productions égyptiennes, égéennes et levantines sont également à signaler. Les productions chypriotes réutilisent des motifs exogènes. Ceux-ci relèvent toujours de la technique de la gravure ou de l'incision. Les techniques de peinture sur vase, de champlevé et de pigmentation d'origine égyptienne ne semblent jamais avoir été imitées.

D'après les courbes de production que j'ai pu établir, on constate que la production reste timide durant tout le Bronze Récent II. Elle explose ensuite littéralement au Bronze Récent III. La chute au passage vers le Chypro-géométrique I est d'autant plus vertigineuse.

Que faut-il en conclure ? La date charnière de 1200 avant J.-C. proposée depuis des décennies ne coïncide pas du tout avec ces données. Une période de troubles intense durant le Bronze Récent III ne verrait pas accroître aussi radicalement la production de mobilier de luxe. Au contraire, il semblerait que l'île soit prospère à cette époque et que le commerce soit régulier et sûr, notamment avec l'Egypte dont beaucoup d'importations sont présentes dans le corpus, aussi bien de matière première que de produits finis. Il faut donc revoir ces datations. A l'évidence, la période de rupture serait plutôt à situer aux alentours de 1050 avant J.-C., au passage vers le Chypro-géométrique I. La chute de la production est telle qu'il faut imaginer un grand remaniement des structures politiques en place et un bouleversement du commerce à l'échelle internationale.

Pour ce qui est de l'exploitation de la matière première au sein de l'île. On peut constater qu'elle était certainement réalisée à la fois dans le massif du Troodos et sur les côtes, selon le type de matériau recherché. Des analyses seraient bien sûr nécessaires pour permettre d'attribuer ces roches aux gîtes d'extraction. J'espère que cela pourra être fait prochainement. En ce qui concerne la vaisselle de pierre élaborée à partir de matière première issue du Troodos, il semble que la fabrication du mobilier soit effectuée sur les grands sites, en bordure de côte. La production est ensuite réacheminée vers l'intérieur des terres en fonction des commandes et des besoins.

 

2. Fonctionnalité

La question de la fonctionnalité et de l'usage de la vaisselle de pierre reste difficile à aborder. Des analyses biochimiques auraient été plus appropriées mais la date de découverte de ces pièces est, la plupart du temps, trop ancienne pour qu'un tel type d'étude ait été mis en place. J'espère qu'à l'avenir des analyses de ce genre seront pratiquées sur les futures découvertes.

J'ai néanmoins pu émettre une hypothèse quant à la différenciation des mortiers. Il me semble possible de faire une distinction entre mortier tripode et mortier à base annulaire. En effet, les mortiers tripodes sont principalement fabriqués en stéatite, un matériau noble, tandis que les mortiers à base annulaire sont généralement en basalte, un matériau plus basique. De plus, les mortiers tripodes sont souvent décorés et de petite taille, ce qui n'est pas le cas des mortiers à base annulaire. Je propose donc de voir ici deux catégories totalement différentes : un mortier tripode comme mobilier de luxe proprement dit et un mortier à base annulaire comme mobilier domestique. L'usage qui en découle n'est bien évidemment pas le même. Le mortier tripode aurait alors plutôt vocation à utilisation liée aux cosmétiques.

Pour ce qui est des autres catégories de vaisselle, le problème demeure épineux. Il faut s'en tenir malheureusement aux hypothèses classiques formulées la plupart du temps par les égyptologues, lesquelles sont, de manière générale, orientées vers l'utilisation de cosmétiques, de parfums, d'onguents et la consommation d'opium.

Par la même vient se poser la question de la visée de ce commerce, à savoir si ce sont les substances qui en font l'objet ou bien le vase en lui-même. C'est une question délicate qui en soulève bien d'autres. Si ce sont les substances qui sont l'objet de ce commerce, le vase doit alors être perçu comme un simple contenant au service de cet échange et non plus comme un mobilier de luxe. C'est le contenu qui est un bien de prestige.

D'après les décors des vases, j'ai pu également faire quelques observations, en particulier au sujet des amphores. Les motifs d'« échelle » et de treillis, caractéristiques de la production chypriote, pourraient évoquer un système de suspension de ces vases. Il serait intéressant de reconstituer ce système afin de valider ou non cette hypothèse. Les décors évoquant des animaux (taureaux, bouquetins, oiseaux, Bès) sont dans beaucoup de civilisations des symboles forts. Leur présence sur la vaisselle de pierre est peut-être en rapport avec le contenu ou l'utilisation de ces vases. Les égyptologues évoquent souvent la représentation d'oiseaux comme des symboles apotropaïques. Cela peut aussi être le cas pour les autres animaux.

La matérialisation dans la pierre de cordon au niveau du col des vases ainsi que de rivets ou autres systèmes d'attaches métalliques témoigne de la volonté d'imitation de la vaisselle de métal. Celle-ci fait également partie du mobilier de luxe traditionnel. Cette volonté de copier, le plus souvent dans un matériau évoquant l'aspect du métal (stéatite), révèle l'importance et le prestige de ce type de vaisselle.

 

3. Communication

A travers l'observation des cartes de répartition que j'ai réalisées, nous avons pu percevoir la suprématie des grands ports tels Palaepaphos, Amathonte, Kition et Enkomi. Ce sont des points commerciaux stratégiques qui devaient certainement centraliser les richesses. C'est tout naturellement qu'ils ont attiré à eux les productions de luxe. De grands ateliers devaient assurément s'y trouver. A partir de là, la vaisselle devait être redistribuée vers l'intérieur des terres comme vers l'ensemble du bassin méditerranéen.

La répartition du mobilier sur l'ensemble de l'île semble confirmer l'utilisation de la plaine de la Messaoria comme voie de communication avec les cités de l'intérieur.

La répartition des importations sur l'île ne montre pas de secteur privilégié. L'ouest de l'île ne semble pas concentrer la vaisselle d'origine égéenne ni l'est la vaisselle d'origine égyptienne et levantine. La répartition est homogène. Cela signifie que les échanges sont intenses entre toutes les zones de l'île.


4. Organisation Politique

La vaisselle de pierre est révélatrice de la richesse d'une cité. Ses proportions permettent de hiérarchiser les villes les unes par rapport aux autres. Cette hiérarchisation est également le reflet du pouvoir politique que l'on peut attribuer à ces cités.

D'après le classement que j'ai pu établir précédemment, on peut constater que les grandes cités côtières sont prépondérantes. Ce sont elles qui comportent le plus grand nombre et la plus grande variété de vaisselle de pierre. Elles sont plus riches et contrôlent le commerce interne et externe.

 

Ville de moindre importance

Ville de moyenne importance

Ville d'importance notable

Ville d'importance majeure

Akhara

Athienou

Limassol

Myrtou

Tamassos

Yeroskipou

Apliki

Ayia Paraskevi

Ayios Iakovos

Kaimakli

Lapithos

Nikolidhes

Kition

Maa

Maroni

Pyla

Amathonte

Enkomi

Kourion

Idalion

Palaepaphos

Sinda

Figure 5 : Classification des villes par importance en fonction du nombre de type de vases différents qu'elles comportent.

 

Je pense qu'il faut tout de même revoir la position de Sinda qui figure parmi elles. Il ne s'agit pas d'une ville côtière et les fouilles archéologiques menées sur ce site ne montrent pas qu'il s'agit d'une ville si importante. Sa proximité avec Enkomi et sa position stratégique sur la voie de la Messaoria sont certainement à l'origine de cette forte concentration de mobilier.

Les ports d'importance majeure sont échelonnés tout le long du littoral. Il ne semble pas y avoir de zone privilégiée hormis la cité d'Enkomi. Enkomi se distingue très nettement du lot. Durant toute la période de transition, c'est elle qui compte de loin le plus de mobilier. C'est la seule cité à comporter toutes les catégories de vases hormis les bouteilles puisqu'un seul exemplaire a été découvert à Amathonte. Son importance et sa suprématie sur les autres villes paraissent véritablement considérables. Souvent on a évoqué la possibilité de voir en Enkomi la capitale de la mythique Alashiya. Cette très forte concentration de mobilier de luxe vient conforter l'idée d'un pouvoir hors du commun dans cette cité. Il est difficile de parler ici de gouvernement centralisé, les données ne nous le permettent pas. Cependant, il apparaît clairement que dans cette ville réside une élite politique et économique puissante unique au sein de l'île.

 

5. Dark Ages

La période des Dark Ages que l'on connaît en Grande Grèce et qu'on a tendance à vouloir généraliser à l'ensemble du bassin méditerranéen oriental est-elle une réalité applicable à Chypre ? L'étude de la vaisselle de pierre ne semble pas la retranscrire. Au contraire, la période du Bronze Récent III se révèle florissante pour ce type de production. Ce n'est qu'à sa toute fin que la production décline brutalement. Le Chypro-géométrique I ne fait plus état que d'une production discrète qui semble ponctuelle et recourant à des moyens locaux. On ne recherche plus la matière première à grande échelle.

Comme je l'ai dit plus haut, il faut à l'évidence chercher de nouvelles hypothèses et revoir ces datations. La période de rupture ne serait pas vers 1200 avant J.-C. comme on l'a tant suggérer mais plutôt aux alentours de 1050 avant J.-C., au passage vers le Chypro-géométrique I. La chute de la production de vaisselle de pierre est si forte qu'il faut imaginer un grand remaniement des structures politiques en place et un bouleversement du commerce international. Dû à qui ? A quoi ? L'hypothèse d'une catastrophe naturelle qui a pu être évoqué me semble à exclure. Elle n'aurait pas eu de conséquences sur l'organisation politique de l'île, du moins pas à cette échelle.

La production s'arrête nette vers 1050 avant J.-C. Si un autre pouvoir politique fort s'était mis en place au Chypro-géométrique I, je ne vois pas pourquoi la production n'aurait pas évolué avec le nouveau régime. En outre, quand de grands changements politiques ont lieu, le nouveau pouvoir en place a généralement besoin d'asseoir son emprise et recourt souvent à une démonstration de sa toute puissance par l'accumulation de biens de prestige. Cela ne semble pas être le cas. Je pense donc que le Chypro-géométrique I correspond à une période de chaos telle qu'on la décrivait auparavant pour le Bronze Récent III. L'île semble désorganisée et dépourvue d'une élite dirigeante. Même à l'échelle locale la production ne semble pas perdurée hormis à Palaepaphos où plusieurs vases de craie ont été confectionnés.

Où sont passés les anciens dirigeants ? les aristocrates ? les nobles ? Qui provoque ce changement ? S'agit-il d'un épisode de destruction à grande échelle ou bien plutôt d'un phénomène invasionniste ? Quelles sont les réactions de la population locale à cette évolution ? Autant de questions qui restent encore en suspend.

 

CONCLUSION

Cette étude demeure tout de même incomplète. Les lacunes de la recherche dans ce domaine sont telles qu'elles ne m'ont pas permis de pousser jusqu'au bout les raisonnements que j'ai voulu mettre en place. Je suis certaine que beaucoup d'autres informations auraient pu être tirées de ce corpus. Il faut dire que cela n'a pas été un travail facile à réaliser. Le matériel archéologique est hors d'accès, répartis dans les plus grands musées des cinq continents.

Je rappelle également qu'il s'agit de matériel exhumé dans des fouilles la plupart du temps très anciennes, souvent du XIXème siècle. La qualité de la documentation reste donc plus que médiocre.

Il m'a également été malaisé de m'appuyer sur d'autres travaux de ce genre puisqu'il n'en existe quasiment pas. Quelques études ont bien été menées sur la vaisselle de pierre minoenne ainsi que sur celle d'Ougarit et de Kamid el-Loz (Syrie) mais jamais à cette échelle et sous cet angle de vue. J'espère donc ainsi avoir ouvert de nouvelles perspectives et de nouvelles pistes.

Nous avons vu précédemment que les renseignements livrés par la vaisselle de pierre sont nombreux et riches. Ils ont permis de rediscuter les connaissances actuelles sur cette période de transition, à Chypre comme dans le bassin méditerranéen oriental. Cette période reste malgré tout l'objet de vifs débats et cette étude ne vient qu'ajouter un peu plus d'eau au moulin. Elle ne résout en rien les nombreux problèmes attachés à cette transition mais permet de soulever de nouvelles questions et de l'étudier sous de nouveaux aspects. Ce n'est qu'en multipliant ce genre d'étude sur du mobilier souvent délaissé que nous pourrons progresser dans notre vision mouvementée du bassin méditerranéen à l'âge du Bronze.

 

Bibliographie :

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