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Pour citer cet article :
PORCHER E., Le site romain du Bourguet à l’Escale (Alpes-de-Haute-Provence): topographie et urbanisme, Espaces, techniques et sociétés de la Préhistoire au Moyen-Age : travaux en cours, Actes de la première table ronde des jeunes chercheurs en archéologie de la MMSH, Aix-en-Provence, 18 mai 2006, A. Coudenneau et T. Lachenal (dir.), http://www.mmsh.univ-aix.fr/ecoledoctorale/trjca/aporcher.htm

 

 

 

Le site romain du Bourguet à l’Escale (Alpes-de-Haute-Provence) : topographie et urbanisme

Emilie PORCHER*

*Etudiante de Master 2, Institut de Recherche sur l'Architecture Antique

Mots-clés : Agglomération secondaire romaine, port fluvial, topographie, urbanisme, Durance.

 

Le site romain du Bourguet à l'Escale dans les Alpes-de-Haute-Provence est connu des érudits locaux depuis le début du XIXème siècle. Il est situé sur la rive gauche de la Durance (Fig. 1), à une vingtaine de kilomètres de Sisteron. L'agglomération romaine a été fouillée dans l'urgence lors de la construction du barrage E.D.F. de Château-Arnoux dans les années 60 par H. Rolland et R. Moulin. Déjà partiellement détruit par l'érosion intensive de la rivière dans cette zone au cours des deux derniers siècles, le site se trouve aujourd'hui sous les eaux du barrage.


Figure 1 : Localisation du site du Bourguet à l'Escale, extrait de la carte du groupement d'urbanisme de la Bléone-Durance d'après une carte au 1/10 000, (1960). (Archives départementales de Digne, cartothèque).

Au cours de plusieurs campagnes de fouille entre 1960 et décembre 1963 (date de mise en eau du barrage), des vestiges importants et bien conservés ont été mis au jour, associés à une importante quantité de mobilier, faisant de l'Escale le site le plus riche des Alpes-de-Haute-Provence. Cette abondance des artefacts permet d'avoir une image assez précise de la chronologie du site : le Bourguet s'implante dans le dernier quart du premier siècle avant notre ère, sur un terrain vierge de toute occupation antérieure ; l'agglomération se développe rapidement jusque vers 275 ap. J.-C. où un puissant incendie ravage tout le site. L'agglomération est immédiatement mais sporadiquement réoccupée après cette destruction, jusqu'à être définitivement abandonnée à l'extrême fin du IVème siècle de notre ère. Nous ne connaissons ni le nom, ni le statut de cette agglomération secondaire qui se place à l'intersection de plusieurs cités : cité de Riez, cité de Dignes, de Sisteron et territoire des Voconces ; de plus, l'émergence précoce de cet habitat dans le paysage de Haute Provence au 1 er siècle avant notre ère soulève un certains nombre de questions liées au caractère particulier de cette agglomération.

Dégagée sur une surface d'environ 1 ha , la partie connue de l'agglomération se compose d'une succession de bâtiment et de cours aux techniques de constructions diverses (notons la prédominance de l'utilisation du petit appareil avec joints tracés au fer). Ces constructions étaient organisées de part et d'autre d'un grand axe de communication (plan fig. 2).


Figure 2 : Le site du Bourguet replacé sur le cadastre du XIXème siècle (DAO E. Porcher). (cliquer pour agrandir).


Figure 3 :
Plan des structures dégagées entre 1960 et 1963 (toutes périodes confondues), restitution de la trame modulaire (DAO E. Porcher).(cliquer pour agrandir).

Ce tronçon de voie romaine correspond aux deux routes Sisteron/Vence et Grenoble/Fréjus, communes au niveau de l'agglomération du Bourguet, dont subsiste encore aujourd'hui un passage creusé dans le rocher à quelques centaines de mètres au nord du Bourguet. Cet axe permettait de rejoindre à Sisteron la grande voie Domitienne qui longeait la Durance sur la rive droite. Le site se développe sur une terrasse à fort dénivelé, à quelques mètres seulement au-dessus du niveau de la Durance. L'agglomération est littéralement « coincée » entre la rivière à l'est et la colline de Villevieille dont la pente abrupte interdit toute construction. La topographie de la zone du Bourguet, associée à la présence de la voie romaine interrégionale, confirme une extension de l'agglomération tout en longueur le long de la voie antique (plan fig. 3). Ce type de développement permet de qualifier le Bourguet « d'agglomération-rue » à l'image de certaines implantations comme Vervoz (Vervigium) en Belgique, sur le hameau actuel de Clavier (Roussel 1994), ou encore  Mâlain ( Mediolanum ) en Côte d'or (Willems 1994) pour ne citer que deux exemples.

La situation topographique du Bourguet est assez exceptionnelle : d'une part, elle se développe le long d'un axe routier important, à proximité immédiate de la via Domitia et, d'autre part, elle se trouve en contact direct avec la Durance, non loin de son confluent avec la Bléone, située à quelques centaine de mètres au sud de la zone fouillée. La proximité avec la Durance soulève un certain nombre de questions, en particulier au niveau de la gestion du risque fluvial : on connaît en effet la violence et l'imprévisibilité des débordements de cette rivière à caractère alpin. Ce risque semble attesté par la présence dans la stratigraphie d'épaisses couches de limons qui pourraient correspondre à des phases de crues (1), même si il faut rester prudent, les informations dont nous disposons sur la structure sédimentaire du site étant très sommaires. L'implantation de cette agglomération secondaire si proche de la rivière trouve son explication quand on regarde le tracé de la Moyenne Durance: niveau de l'Escale, la topographie générale du lit de la rivière change. Plus au nord, au delà de Sisteron, la rivière chemine dans un cadre resserré, abrupte et rocheux ; à partir de l'Escale, la Durance prend un toute autre aspect et s'étale en chenaux dans une large vallée fluviale. Ces informations d'ordre géographique associées à l'étude de la topographie et de l'organisation de l'agglomération, permettent de penser que le Bourguet était un port fluvial, situé à un point de rupture de charge de la Durance. En effet, au-delà de Sisteron, la Durance ne devait plus être navigable.
La taille globale de l'agglomération antique est difficile à cerner : si des sources anciennes attestent de découvertes importantes vers le nord et le sud, l'érosion de la Durance ne permet plus de reconnaître l'état de la rive, cependant sa fonction de port permet de penser que des infrastructures (quais, entrepôts) étaient implantées au plus proche de la rivière. En tout état de cause, le regroupement de diverses sources écrites permet d'estimer que le tissu urbain du Bourguet pouvait atteindre une superficie d'au moins 3, 5 ha.

La fouille a permis de dégager une soixantaine de pièces aux fonctions diverses, de part et d'autre de la rue principale de l'agglomération. Malgré le fort dénivelé du terrain, aucune régulation du sol par l'aménagement de terrasses n'a été observée, les différences de niveau sont en effet réglées d'une pièce à l'autre par divers emmarchements. L'analyse du plan des vestiges a mise en évidence une organisation assez régulière en « modules » distribués à partir de la voie principale. La première phase d'implantation très ordonnée laisse peu à peu place à un développement anarchique, où la notion de régularité disparaît.
L'étude des structures a permis d'identifier trois types d'espaces : le premier concerne des aires de stockage ou entrepôt, à l'image de la pièce 32 et du grand bâtiment à l'extrémité sud-est de la zone dégagée (2). La deuxième catégorie, la mieux connue, est celle des espaces d'habitations, enfin, le bâtiment 59, a été identifié comme un édifice à caractère public.

Nous avons choisi de détailler ci-dessous la structure d'un module qui permet de donner une image assez représentative de l'organisation de l'Escale ; puis nous soulèverons les problème que pose le grand bâtiment 59, le seul édifice public retrouvé au cours des différentes campagnes de fouilles.


Figure 4 :Plan des vestiges de l'ensemble A (toute périodes confondues)(DAO E. Porcher). (cliquer pour agrandir).

L'ensemble « A » (Fig. 4) fait partie de la zone la plus complètement dégagée celle dont l'organisation est la plus facilement compréhensible.

La zone A est à l'intersection d'une ruelle E/O et de l'axe principal de la ville N/S. Si cet espace a été presque entièrement dégagé, il nous manque cependant de précieuses informations sur la connexion des constructions avec la voie romaine N/S ; le mur sud de la pièce 9 semble nous donner l'extension maximale du bâti sur l'espace public. L'accès principal de la zone A se fait logiquement par la voie principale. A partir de cette entrée, nous avons distingué trois groupes de pièces :
Le premier groupe est formé de la pièce 2 et de l'ensemble 7 et 9. Ces espaces sont en effet indépendants du reste de l'ensemble, aucun moyen de communication ne permet de passer de ces trois pièces aux espaces voisins. Ce schéma particulier, totalement autonome, avec accès direct sur une rue, permet de reconnaître des échoppes ou des lieux de stockage. L'espace 2 ne communique initialement qu'avec la rue, l'ouverture vers la pièce 3 étant postérieur à la construction du mur nord de la pièce. Cette grande pièce présente une structure des plus simples : composée de murs en petit appareil, elle a été reconnue sur une longueur de 11, 50 m pour une largeur de 9, 42 m . Les dimensions importantes de la pièce 2 ont demandé la mise en place de deux piliers centraux afin de soutenir la toiture de tuiles. Deux socles carrés en pierre de Mane supportaient vraisemblablement des piliers en bois. Ces blocs sont séparés l'un de l'autre de 2, 58 m ; le socle le plus à l'est a été utilisé comme appui pour un petit muret en pierres sèches de 35 cm de large, probablement édifié dans une phase bien postérieure à la mise en place de la pièce 2. Ce système d'éléments porteurs peut être mis en parallèle avec un exemple similaire de Vaison-la-romaine, dans une demeure de la Villasse Nord (Bellet et al. 1990, p. 79-80). Le sol de ce même espace est en terre battue alors que les murs sont décorés d'enduits peints colorés. La comparaison avec les plans d'édifices d'autres agglomérations permet de penser que l'espace 2 a eu une fonction d'échoppe ou d'entrepôt. Si l'on observe les relevés des horrea du port de Vienne, nous retrouvons les mêmes caractéristiques, dans des dimensions similaires (Helly-Le-Bot 1989).

Les salles 9 et 7 fonctionnent ensemble : la pièce 9 devait posséder une ouverture sur la rue, ce qui est moins certain pour la petite pièce 7 dont nous ne connaissons pas en totalité la façade ouest. L'espace 9, d'une largeur de 5 m, possédait un sol en terre battue et, comme le « commerce » voisin, elle était décorée d'enduits peints. On a retrouvé en son centre les traces d'une structure en pierre de Mane dont la fonction devait être la même que dans le cas de la pièce 2, mais qui diverge par sa morphologie : carrée à sa base ( 44 cm de coté) circulaire dans sa partie supérieure avec d'un diamètre 40 cm. L'incendie du IIIéme siècle a laissé en place des fragments de bois carbonisé. Ce petit commerce communique avec une dépendance n° 7, de petites dimensions (3, 13 m x 5, 35 m ). On peut se poser la question de la fonction de cet espace en raison d'un aménagement particulier : un massif en maçonnerie pleine de 1, 90 m de long pour 1 m de large était accolé le long du mur sud de l'espace 7. La structure de la pièce indique que nous sommes probablement dans une cuisine ; en effet, le massif en maçonnerie pourrait correspondre à une paillasse pouvant supporter un ou plusieurs foyers ou simplement servir de table de travail (Bouet 1996). La maison de la Brunette à Orange présente un massif plein identique dans des volumes à peu près similaires. L'identification de la pièce 7 comme une cuisine indique que nous sommes probablement dans un ensemble mixte, dévolu à la fois au commerce et à l'habitat. Mais dans ce cas où se trouvent les autres espaces domestiques ? C'est peut-être la présence d'un pilier dans la pièce voisine 9 qui nous donne la réponse : le pilier central, que nous avons déjà évoqué, ne semble avoir aucune utilité pour soutenir une toiture, la pièce 9 étant de dimensions raisonnables ; il faut probablement y voir un aménagement afin de soutenir un plancher et donc un étage qui résoudrait le problème des autres espaces à caractère privé manquant dans l'ensemble 7 et 9.


Figure 5 : Base de colonne en calcaire issu de la cour A de l'ensemble A. (Cliché E. Porcher).

Ce raisonnement aurait été irréfutable si nous avions les traces d'un escalier, mais qu'il soit en matériaux périssables ou en dur dans une partie de la pièce 9 non fouillée, nous n'en avons aucune trace. Ce schéma d'une structure mixte habitat/commerce, développée sur deux étages renvoie à de nombreux exemples dont Pompéi où un nombre important d'îlots présente cette organisation à l'image de l'îlot V,1. de la cité campanienne (Van der Poël 1986, p. 71). Quoi qu'il en soit, si nous pouvons admettre le caractère commercial de ces pièces, la fouille n'a révélé aucun témoignage archéologique qui aurait permis de savoir quels genres de denrées ou de produits manufacturés été fabriques, vendus ou entreposés dans cette salle.
Le dernier groupe que nous avons distingué dans cet ensemble A comprend la cour A, les pièces 8, 13, 14, 30, 27, 36, 34 et 15. Tous ces espaces communiquent entre eux. L'accès principal depuis la voie se fait sur la façade occidentale de l'îlot ; une cour, où ont été exhumées deux bases de colonnes et deux chapiteaux en calcaire (Fig. 5), ouvre directement sur la rue.


Figure 6 : Fragment d'enduit peint retrouvé dans la pièce 14 de l'ensemble A. (Cliché E. Porcher).

Depuis cet espace découvert, on pouvait accéder aux salles 27, 36 et 34 ou emprunter un système en enfilade passant de la pièce 30 (ou 8) successivement aux pièces 13 puis 14 pour, enfin, entrer dans la plus grande des pièces, celle portant le numéro 15. Cette zone de circulation A était entièrement dallée avec des plaques de calcaire d'environ 1m de coté pour 20 cm d'épaisseur. Deux dalles de ce pavement étaient encore en place au moment de la fouille (3). Cet espace desservait les deux parties de l'habitation : au nord, les pièces 27, 36 et 34 dont nous ne pouvons déterminer la fonction et, vers le sud, une série de pièces en circuit fermé (8, 30, 13, 14). Ce schéma en enfilade parait assez curieux, on aurait pu s'attendre à trouver une ouverture au moins dans la pièce 15 communicant avec l'espace 34.
La salle 8 présente un massif en maçonnerie semblable à celui de la pièce 7, quoique plus grand (2, 40 m pour une largeur de 1, 30 m ). On peut donc ici encore supposer la présence d'une cuisine, sauf que, dans ce cas, les murs sont entièrement recouverts d'enduits peints.
La toute petite pièce 30 pour laquelle on ne connaît aucun aménagement particulier et dont la fonction reste énigmatique, ainsi que les pièces 13 et 14 (chambres ?).
La grande pièce 15 qui communiquait dans sa première phase de fonctionnement avec la ruelle E/O pourrait correspondre à la salle de réception de la maison urbaine, c'est la pièce la plus luxueuse de l'habitation avec des murs recouverts d'enduits peints de très bonne facture (Fig. 6).

Cet agencement des pièces peut nous mettre sur la voie d'une habitation composée non pas d'une seule unité, mais d'au moins deux « appartements » distincts, doté chacun d'une entrée indépendante. La présence d'un étage (comme pourrait l'indiquer le pilier de la pièce 9) n'est pas à exclure mais nous n'avons aucune donnée pour l'affirmer.
Au delà de l'ensemble privatif que nous venons de voir, les espaces 47, 35 et 16 sont plus tardifs et ne font pas partie de la structure d'habitat que nous venons d'analyser.
La superficie de cet ensemble (environ 600m²) est relativement réduite d'autant plus que certains espaces sont dévolus au commerce ; cependant de nombreux parallèles dans le sud de la Gaule , tant au niveau de la superficie que de l'organisation, sont possibles, (avec par exemples certaines maison urbaines de Fréjus ou Orange).


Figure 7 : Plan du bâtiment 59 de l'ensemble H (toutes périodes confondues) (DAO E. Porcher). (cliquer pour agrandir)

Outre les habitations privées dont nous venons de voir un l'exemple avec l'ensemble A, la fouille a permis de dégager la façade d'un imposant monument (n° 59), richement décoré (plan fig. 7).


Figure 8 : Espace A du bâtiment 59 (vue depuis l'ouest) (Cliché R. Moulin, SRA PACA).

Cette parcelle qui constitue la limite sud/est du chantier n'a pas été dégagée entièrement ; de plus, c'est dans l'urgence et à la fin de la dernière campagne de fouille, que cette partie a été précipitamment explorée. Un unique édifice y a été observé. Il semble occuper la totalité du module H. C'est le bâtiment le plus imposant, reconnu en façade sur une longueur de près de 30 mètres . Ce bâtiment est composé de deux espaces, le premier à l'est, très partiellement dégagé, était séparé du reste du bâtiment par un mur de 60 cm de large. Ils avaient en commun la longue façade est/ouest large de 1, 02 m . L'espace à l'ouest de la parcelle H était isolé de la ruelle E/O par une façade à redents, composé de deux absides rectangulaires de mêmes dimensions (4, 06 m de large), présentant des techniques de construction légèrement différentes. Nous ne possédons que peu d'informations sur le renfoncement le plus occidental ; en revanche, l'étude de la stratigraphie murale de l'abside A (Fig. 8) permet de reconnaître une série d'aménagements successifs. Dans une première phase, la structure A était probablement un escalier, ou du moins un accès qui faisait communiquer la ruelle avec l'édifice 59. Dans une phase postérieure, que nous ne pouvons dater, cet accès est bouché pour devenir une abside rectangulaire.

Le secteur du mur de façade qui suit l'abside B est moins large que le reste de l'édifice ( 60 cm ) et à l'extrémité de celui-ci, dans l'angle ouest du bâtiment, il forme un ressaut accolé au mur de retour large de 89 cm.

Le traitement des surfaces (murs et sols) à l'intérieur du bâtiment 59 est intéressant car extrêmement riche. Le niveau de sol de l'abside A, plus élevé que le reste de la construction, était composé d'une succession de semelles de mortier. La dernière était incrustée de petits galets et de tessons d'amphores posés à plats. Sur cette couche de mortier décorée, on peut constater la présence en négatif de deux panneaux symétriques de 1, 49 x 1, 09 m , séparés par une bande de 33 cm . Nous n'avons aucune autre information sur ces dalles, de marbre ou de tout autre matériau lithique. Il est possible de voir la présence de deux plaques de marbres, ou de proposer la trace de blocs. Du mortier de tuileau d'une épaisseur de 5 cm centimètres, était également apposé sur la maçonnerie du fond de l'abside. De nombreuses traces de scellements dans le mortier (4) indiquent la présence d'un parement. Le mortier présentait des traces de plaquages (de marbres ?) au sol ainsi que sur les murs de l'espace A.
Le reste de l'édifice, dont toute la surface au sol devait être intégralement dallé, était décoré d'un enduit mural rouge vif. Il a été retrouvé dans l'édifice plusieurs éléments de corniche en marbre blanc.

On ne peut douter du caractère public de cette construction. L'identification de cet édifice, dont nous ne possédons que la façade occidentale, n'est pas évidente, aucune structure ou mobilier n'a permis d'attribuer une fonction précise. C'est grâce à la comparaison avec des édifices publics présents dans d'autres agglomérations que nous pouvons proposer quelques hypothèses. Nous nous sommes alors penché sur un aménagement spécifique : les « portiques ». Dans la cité d'Alba en Ardèche (Dupraz 2001) nous avons repéré des structures comparables au plan du bâtiment 59. Cette agglomération a livré de nombreux portiques intégrés dans la trame urbaine, en relation directe avec les rues principales : les plans, les dimensions, la position topographique au cur de la trame urbaine permettent de rapprocher ces portiques de la structure monumentale du Bourguet.


Figure 9 : Fragment de statuaire en marbre retrouvé à proximité de l'édifice 59. (Cliché E. Porcher).

L'idée d'identifier cet édifice à un portique est séduisante, mais il ne faut pas pour autant rejeter d'autres hypothèses comme la présence de thermes, mais peut-on aller plus loin et proposer une fonction plus précise à cette construction ? (5)
La découverte d'un élément de sculpture va nous apporter une autre indication. Non loin de l'édifice 59, la fouille a mise au jour un élément de statuaire en marbre blanc. Une main gauche de la plus grande qualité, bien plus grande que nature, à la particularité d'avoir un anneau à l'annulaire (Fig. 9). Ce « détail » nous permet de penser qu'il s'agit d'un fragment de statuaire colossale appartenant à un empereur. Plusieurs sculptures de marbre ou de bronze laissent apparaître un tel anneau avec l'exemple d'un Auguste en bronze haute de 2, 50 m, conservé au Musée Nationale de Naples (Boschung 1993, pl. 216, fig. 1), retrouvé lors des fouilles d'Herculanum. L'empereur Auguste en Jupiter, tient dans sa main la foudre, où l'on peut voir la même bague que sur le fragment de l'Escale.

Nous ne pouvons que rapprocher cette statue de l'édifice 59, seul édifice connu du Bourguet pouvant accueillir une telle sculpture. Cette information semble confirmer d'une part le caractère public du bâtiment 59, mais peut être pouvons nous envisager d'y voir une aire cultuelle (culte impérial ?) entourée de portiques, avec, pour ne donner qu'un exemple, l'aire D d'Alba (Dupraz 2001).

L'ancienneté des fouilles et les conditions particulières de celles-ci, la destruction partielle du site par la Durance et son enfouissement (définitif ?) sous les eaux du barrage, nous ont privé d'un nombre important d'informations. Malgré ce constat, l'agglomération secondaire du Bourguet présente des caractéristiques assez remarquables : sa fonction portuaire (l'Escale est de fait le seul port identifié le long de la Durance ) et commerciale, sa position topographique exceptionnelle et la précocité de son développement en font une implantation clé pour la compréhension de la structuration, l'organisation et des échanges en val de Durance à l'époque romaine.