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Pour citer cet article :
PECHE-QUILICHINI K., Les vaiselles funéraires du Bronze ancien corso-sarde. Aspects culturels et chronologiques, Cultures, Economies, Sociétés et Environnement du début de la Préhistoire au Moyen-Age : travaux en cours, Actes de la seconde table ronde des jeunes chercheurs en archéologie de la MMSH, Aix-en-Provence, 11 mai 2007, A. Coudenneau et T. Lachenal (dir.), http://www.mmsh.univ-aix.fr/ecoledoctorale/trjca/apeche.htm

 

 

 

Les vaisselles funéraires du Bronze ancien corso-sarde.
Aspects culturels et chronologiques.

Kewin PECHE-QUILICHINI*

*Doctorant, Laboratoire Méditerranéen de Préhistoire (Europe, Afrique)

Mots-clés : Age du Bronze ancien, céramique, funéraire, cultures archéologiques, Corse, Sardaigne.

 

Les dépôts funéraires et le monde des morts en général ont souvent été hautement considérés par la recherche car ils présentent certaines caractéristiques qui documentent fréquemment mieux que les vestiges domestiques le monde des vivants. Dès l’origine de la sépulture, le défunt est accompagné dans la tombe par ce qui constitue souvent les marqueurs culturels de son groupe d’appartenance à moins qu’il ne s’agisse d’indices de distinction de cet individu au sein de sa propre société. Ainsi, si le mort quitte sa communauté, la communauté accompagne symboliquement le défunt dans un au-delà dont les formes sont imaginées à partir des croyances collectives. Ces croyances et ces rites de dépôt sont sans doute à l’origine de la forte valeur ajoutée qui les caractérise, mais aussi du respect des sépultures à moyen terme qui a permis d’offrir à l’archéologie un nombre extrêmement important d’ensembles clos qui sont à la base de la plupart des chronologies en vigueur.

A la charnière entre le IIIe et le IIe millénaire, certaines formes céramiques issues d’un répertoire typologique hérité du Campaniforme sarde font l’originalité des dépôts funéraires de la Sardaigne et du sud de la Corse. Regroupées sous les appellations de « culture de Bonnanaro » par les Sardes et de « culture des hypogées-taffoni » en Corse, ces productions homogènes permettent de s’interroger tant sur leur origine que sur leur diffusion, leur chronologie et leur réel contenu culturel. Les résultats du réexamen récent de ces collections serviront de base à ces réflexions.

 

1. Chronologie relative et aspects culturels : en Sardaigne

La Sardaigne, deuxième plus grande île de Méditerranée occidentale par sa superficie, se trouve à 13 kilomètres au sud de la Corse. Les caractères de sa géographie et les ressources de son sous-sol conjugués à un isolement prononcé (1) y ont, à toutes les époques, engendré le développement de faciès spécifiques, pour la plupart fruits de la réappropriation locale de traits culturels exogènes. L’Enéolithique (2) y est divisée en 3 phases successives :
- la première, datée du début du IIIe millénaire, porte le nom de Filigosa-Abealzu (3) et s’inscrit dans des traditions du Néolithique récent. Caractérisée par l’introduction de la métallurgie du cuivre, cette phase marque une rupture indéniable (abandon des décors céramiques de type Ozieri, prédominance des formes fermées, etc.) ;
- la deuxième, centrée sur la seconde moitié du IIIe millénaire, est la phase de Monte Claro (4), caractérisée par ses productions céramiques dans lesquelles on a cru reconnaître des affinités Fontbouisse (pâtes épurées et couleur vermillon, grands contenants à cordons multiples, décors cannelés, etc.) et son architecture cyclopéenne qui annonce déjà les canons nuragiques de l’âge du Bronze ;
- enfin, la troisième, au début du IIe millénaire est occupée par un Campaniforme international (beakers, décor pointillé géométrique) puis local (vases quadripodes, petits vases carénés décorés de bandes horizontales incluant des motifs en zigzag, etc.) quasiment limité au domaine funéraire (De Palmas, Melis, Tanda 1998 ; Ferrarese-Ceruti 1981a). Dans certaines tombes, l’apparition d’un décor proche du barbelé provençal (5) et d’anses à appendice sur des vases du Campaniforme tardif (Lemercier et al. 2007) caractérise la phase de transition avec le Bronze ancien, sur laquelle nous reviendrons. Le Bronze ancien sarde naît et se développe donc en ambiance campaniforme (Ferrarese-Ceruti 1981b, 1989).

Ce Bronze ancien, uniquement documenté en contexte sépulcral (6) par une centaine de sites, porte le nom de « culture de Bonnanaro », du nom de la commune où il fut individualisé par M.L. Ferrarese-Ceruti (1974, 1978, 1981a, 1981b, 1989) dans les années 1970. On considère que ce courant succède à un campaniforme tardif et sa phase A, dite de Sa Corona (Bonnanaro-SS), est d’ailleurs comprise comme épicampaniforme alors que la phase B, dite de Sa Turricula (Muros-SS), se dilue progressivement dans un Bronze moyen de type nuragique. E. Contu (1996) a plus récemment proposé une périodisation dont la principale nouveauté est l’introduction d’un Bonnanaro I de transition avec le Campaniforme ; les phases II et III reprenant les périodes A et B de M.L. Ferrarese-Ceruti.

 

2. Chronologie relative et aspects culturels : en Corse

En Corse, la deuxième moitié du IIIe millénaire est entièrement occupée par le Néolithique final de culture chalcolithique terrinienne faciès I Calanchi (Camps 1988b) qui se caractérise par la métallurgie du cuivre, une industrie lithique taillée de préférence sur roche locale et des productions céramiques originales parmi lesquelles n’apparaît pas de distinction entre récipients domestiques et funéraires ; le tout sur fond d’influence campaniforme peu marquée (Camps, Cesari 1991 ; Lemercier et al. 2007 ; Tramoni 1998, 2000). Le Bronze ancien s’inscrirait dans la continuité avec une perduration du Terrinien en contexte domestique, au point qu’il est difficile de les différencier sans datation radiocarbone (Tramoni 1998) (tab. 1). A l’inverse, la forme des dépôts sépulcraux évolue avec l’adoption des formes sardes de Bonnanaro, essentiellement dans le sud de la Corse.

I Calanchi-Sapar’Alta

Réf.

Datation BP

Calibration BC à 2 σ

Bibliographie

Taffonu 2

Gif.7153

4080 ± 60

2790-2460

Camps 1988a, 266

Taffonu 6

LQG.279

3910 ± 150

2900-1950

Cesari 1995, 347

Taffonu 3

LQG.7154

3740 ± 60

2340-1950

Costa 2004, 99

Tableau 1 : Datations 14C de contexte Terrinien/Bronze ancien du gisement d’I Calanchi (Sollacaro, Corse-du-Sud)

On perçoit donc vite au travers de ce bref exposé les rapports ambigus qui unissent ou séparent les deux îles selon des points de vue chronologiques ou culturels. Ces relations sont mieux encore illustrées par les sépultures et les dépôts sépulcraux, qui permettent de poser un regard nouveau sur la chronologie du Bronze ancien insulaire.

 

3. Les céramiques du Bronze ancien sarde de Bonnanaro

Les dépôts funéraires assimilés au Bonnanaro couvrent la totalité de la Sardaigne mais les plus fortes concentrations se retrouvent dans la moitié occidentale. Les hypogées néolithiques (domus de janas) remployées constituent la grande majorité des tombes du Bronze ancien mais on connaît également des sépultures en grotte et des caveaux mégalithiques de type dolmen, tumulus ou « tombe de géant » pour les dépôts les plus récents. La pratique de l’inhumation en decubitus dorsal est très fréquente mais non systématique puisqu’on connaît aussi des rites liés à un dépôt secondaire après crémation partielle et exposition du crâne sur un tas de pierre. Le défunt est toujours placé en position valorisante, au centre de la pièce ou sur un lit funéraire sculpté dans la roche. Le dépôt sépulcral est extrêmement récurrent et composé d’objets de prestige comme des bijoux en métal précieux, des boutons à perforation en V, des poignards en cuivre, des brassards d’archer et des récipients très particuliers.

Menée par M.L. Ferrarese-Ceruti au début des années 1970, la réflexion autour de la fouille de l’hypogée de Ca Corona Moltana a permis de caractériser la transition, voire la coexistence du Campaniforme sarde et du Bonnanaro (phase A éponyme de Ferrarese-Ceruti, phase I/IIa de Contu 1996) et a engendré la définition d’un Bronze ancien indigène apparenté au vaste courant culturel européen de la fin du IIIe millénaire. Ces liens sont bien illustrés ici par un exemplaire de tasse de type Bronze ancien mais décorée de registres horizontaux réalisés par impression d’une cordelette. Les vases tripodes à pieds hauts ou bas renvoient à une forme qui apparaît en Sardaigne au Néolithique moyen et qui perdure jusqu’au Bronze ancien en se réadaptant à chaque contexte. Sur ce site, et au moins pour l’un d’entre eux, leurs pieds ont été brisés intentionnellement. La fréquence des tasses à une ou deux anses coudées est également caractéristique de la période. Les coupes bitronconiques, relativement rares, font leur apparition dans ce contexte et seront délaissées au cours du Bronze moyen.

Dans la grotte sépulcrale de Sa Corongiu Acca (Villamassargia-CA) (phase A de Ferrarese-Ceruti, phase II de Contu), l’originalité des vaisselles est assurée par l’ajourage du pied des coupes bitronconiques qui rappelle certaines formes présentes en Corse (Minza-Castellucciu) (7). Des tasses à anse coudée, des petites cruches, un pied ajouré de tripode et des brassards d’archer (à bords parallèles, 2 ou 4 perforations) complètent le dépôt.

L’hypogée XVI de Su Crucifissu Mannu (Porto Torres-SS) présente l’intérêt de n’avoir jamais été éventrée par les pilleurs de tombes. Il fut découvert scellé et sa dernière utilisation nous a laissé le plus important ensemble clos du Bronze ancien sarde (phase A de Ferrarese-Ceruti, phase II de Contu). On y retrouve les tripodes, un grand nombre de tasses monoansées a gommito, mais également des jattes et de hautes jarres portant des anses et des languettes opposées sur la panse. On notera avec intérêt qu’un gobelet caréné porte une série de perforations alignées sous la lèvre qui rappelle le Terrinien.

Enfin, l’habitat de Sa Turricula (phase B éponyme de Ferrarese-Ceruti, phase III de Contu), fouillé par M.L. Ferrarese-Ceruti en 1975, a livré une vaisselle où figurent toujours les petites tasses et les anses coudées mais où l’on voit apparaître des formes nouvelles comme des assiettes à anses rubanées, des écuelles à bouche carrée, des godets à manche emboîtable et des éléments de préhension en pastilles qui annoncent déjà les formes nuragiques. Cette phase B connaît l’abandon du vase tripode alors que le nombre des polypodes augmente. Un dépôt funéraire, à Chessedu (Uri-SS), comprend un vase à cordon interne (bollitoio) qui introduit également la nouvelle tendance. La grotte de Sisaia (Dorgali-NU), avec ses assiettes, renvoie aussi au Bonnanaro final.

Ces quelques exemples rapidement décrits permettent d’avoir un aperçu général sur le mobilier Bonnanaro. Ils rendent compte de l’indéniable tradition néolithique et campaniforme qui sert de référence, surtout pour la phase A, tant pour la composition des assemblages que pour la morphologie et la (rarissime) décoration des objets ; la phase B étant caractérisée par l’introduction de vaisselles a priori domestiques corrélable à la disparition du tripode funéraire au sein des assemblages. A cause de leur unicité, la question de la nature et du statut des vestiges de Sa Turricula mérite d’être posée car il s’agit du seul gisement connu (8) ayant livré ces formes si particulières dans des niveaux d’habitation. L’introduction (ou la production ?) de formes funéraires dans l’aire domestique, bien que symboliquement porteuse de sens, ne constituerait donc à ce jour qu’un épiphénomène et il paraît peut-être préjudiciable de préserver l’éponymie d’un uniquum utilisé en tant que jalon chronologique et culturel.

 

4. Les céramiques funéraires du Bronze ancien corse

Figure 1 : Localisation des sites mentionnés dans le texte.

En Corse, on connaît une quinzaine de sépultures dont le mobilier a été rattaché à un Néolithique final terminal ou à un Bronze ancien souvent indifférenciés (fig. 1). Il s’agit pour la plupart d’inhumations ou de dépôts secondaires après crémation partielle effectuée en grotte ou abri-sous-roche. Quelques dépôts en contexte mégalithique, coffre ou dolmen, sont également bien connus. Dans les années 1970, la découverte dans le sud de l’île de plusieurs sépultures au mobilier d’affinité Bonnanaro pousse R. Grosjean et G. Peretti à définir un groupe original, la « culture des hypogées-taffoni » (Grosjean, Liégeois, Peretti 1976), par souci de parallélisme corso-sarde. La forte valeur culturelle de ces dépôts ne doit cependant pas masquer l’importance de l’expression des traditions locales qui s’exercent sur les formes des vaisselles funéraires de la Corse.

La sépulture sous abri d’Acciola (Giuncheto, Corse-du-Sud) est fouillée par P. Nebbia. Elle a livré un ensemble clos de formes céramiques qui n’appartiennent déjà plus au répertoire morphologique du Néolithique final terrinien et l’essentiel des récipients est intégrable dans les typologies de l’âge du Bronze (fig. 2). Cependant, on a voulu orner ces bols et ces petites jarres dans des proportions très inhabituelles, presque baroques pour la Corse, avec des registres horizontaux d’incisions courtes (sur paroi (fig. 2, 1-3 et 7-10), sur cordon horizontal (fig. 2, 4-6 et 12) ou languette (fig. 2, 17)) proches de modèles terriniens. Cette sorte de valeur ajoutée témoigne probablement plus que toute autre de l’importance de se replacer dans les mentalités des ancêtres au moment de les rejoindre. On notera aussi la présence d’une petite anse globulaire cannelée (fig. 2, 16) qui est identique à un type présent à Montessu (Villaperuccio-CA), dans le sud de la Sardaigne, daté du Bronze ancien (information : R. Forresu). La sépulture d’Acciola pourrait illustrer une phase initiale du Bronze ancien corse, à la fin du IIIe millénaire.

La sépulture collective sous abri de Murteddu (Sartène, Corse-du-Sud), fouillée par G. Peretti, contenait quinze récipients parmi lesquels dix tasses à monoanse coudée ou non (fig. 3, 4-9) et cinq coupes à pied haut (fig. 3, 1-3) dont la forme renvoie indéniablement au mobilier funéraire Bonnanaro. On notera avec intérêt que trois de ces récipients sont décorés de chevrons emboîtés qui évoquent clairement les vaisselles terriniennes (Camps 1988b), ce qui montre bien une volonté de concilier nouveautés et traditions millénaires. La technique d’obtention est cependant différente puisqu’au Néolithique ces motifs étaient obtenus par incision alors qu’ici il s’agit de cannelures (fig. 3, 2) ou de gravures (fig. 3, 1 et 3) (information : P. Tramoni). La présence de petits cols convexes sur la plupart de ces vases, qui n’existent pas en Sardaigne, permet d’évoquer des ressemblances avec du mobilier originaire de la vallée du Pô (Barich 1971, 1980) et daté par dendrochronologie entre 2050 et 1800 av. J.-C. (Fasani, Martinelli 1996).

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Figure 2 : Acciola.

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Figure 3 : Murteddu.

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A Minza-Castellucciu (Sartène, Corse-du-Sud), le mobilier funéraire découvert par G. Peretti, constitué de neuf coupes à pied haut (dont trois possèdent des jours triangulaires au nombre de cinq (fig. 4, 2) (9), treize petites tasses monoansées (sans coude (fig. 4, 4-9)) et d’un gobelet, renvoie aussi à la Sardaigne, et l’ajourage du pied des plus grands récipients permet de lier le sud de la Corse au Sulcis (grotte de Sa Corongiu Acca) où ces aménagements sont les plus fréquents. Ici, l’absence du col et de l’anse coudée pourrait trahir un détachement plus important par rapport aux influences italiques ou une chronologie un peu plus récente.

Le dolmen de Settivà (Petreto-Bicchisano, Corse-du-Sud), fouillé par R. Grosjean, contenait une couche du Bronze ancien qui a livré un lot de 2 gobelets (fig. 5, 18-19) et 17 tasses portant souvent une anse coudée (fig. 5, 1-17), renforçant l’idée que cette forme jouit d’un rôle particulier dans la perception du monde des morts par les vivants, du moins au Bronze ancien. Ici comme à Murteddu, le rebord légèrement étranglé des récipients permet d’évoquer une influence qui serait plus padane ou toscane que sarde. Les comparaisons les plus fiables datent cette sépulture de l’extrême fin du IIIe ou du début du IIe millénaire.

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Figure 4 : Minza-Castellucciu.

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Figure 3 : Settivà.

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Fig. 6 : Palaghju

 

Le coffre de Palaghju (Sartène, Corse-du-Sud) est la sépulture qui illustre peut-être le mieux la digestion des rites campaniformes par les groupes locaux. Cette tombe probablement individuelle, dont le mobilier fut d’abord attribué au Campaniforme par G. Peretti (1966), contenait deux coupes à pied (10) et deux tasses Bonnanaro (fig. 6), un poignard riveté en cuivre, un brassard d’archer, un bague en or, un anneau en argent et une armature de silex. Il pourrait s’agir de la tombe d’un haut personnage ; sa proximité avec les alignements de Palaghju, de même que le cartouche gravé sur l’une des dalles, renforcent d’ailleurs cette impression (D’Anna et al. 2006). Les comparaisons avec la Sardaigne, notamment avec le matériel de Palmaera (Sassari) et de Fanne Massa (Cuglieri- OR), renvoient à la phase IIb de Contu, placée vers le XIXe siècle av. J.-C..

 

La découverte fortuite d’un épandage superficiel d’une céramique à forte connotation funéraire (11) sur les pentes méridionales de la Punta di Cuciurpula (Sorbollano, Corse-du-Sud) par D. Martinetti a permis de documenter un exemplaire de vase probablement tripode (12) (fig. 8, 3) et des éléments de préhension qui permettent d’affirmer que l’espace montagnard de la Corse n’est pas resté imperméable à l’influence sarde (anse massive (fig. 8, 4) et languette à triple protubérance (fig. 8, 6), tous deux présents à Sa Corona). On y retrouve aussi les cordons portant des incisions courtes de tradition terrinienne accrochés sur une languette perforée (fig. 8, 6). Ici encore, les vases fermés à col vertical (fig. 8, 1-2) évoquent un Bronze ancien déjà documenté dans l’île en contexte domestique. Tous ces éléments convergent vers une attribution chronologique globale de ce matériel vers la première moitié du Bronze ancien.

A la fin des années 1970, J. Liégeois et D. Polacci découvrent dans les abris du Capu Retu (Carbuccia, Corse-du-Sud), dans une vallée du centre de la Corse, des anses coudées (fig. 7, 3, 6-7) où elles sont associées dans ces sépultures à de la vaisselle à perforations en ligne sur le rebord (fig. 7, 8), une intéressante fusaïole en forme de vase (fig. 7, 4) qui a le même profil qu’un exemplaire provenant des niveaux terriniens d’I Calanchi (Tramoni 1998), un cordon digité ondulant qui trouve de bonnes comparaisons dans le Bronze ancien 1 languedocien et rhodanien (Gutherz 1995) et un exemplaire de vase fermé à petit col qui rappelle le Bronze ancien de Capula (Lévie, Corse-du-Sud) (Lanfranchi 1978). Ces vestiges témoignent de l’extension septentrionale maximale connue de l’influence de Bonnanaro. Plus au nord, on ne connaît que des sépultures sans dépôt matériel, sauf dans la grotte San Michele (Sisco, Haute-Corse) où furent découverts des boutons à perforation en V (David 2000).

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Figure 7 : Capu-Retu.

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Figure 8 : Cucciurpula.

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Enfin, les fouilles récentes menées à Campu Stefanu (Sollacaro, Corse-du-Sud) ont permis à J. Cesari de découvrir un taffonu (abri 1) dont l’utilisation funéraire au Bronze ancien est attestée par la présence de tasses à anse coudée d’un type très proche de celles de Settivà ou Murteddu. Le Bronze ancien est d’ailleurs l’époque d’occupation la mieux représentée sur le gisement.

Le mobilier funéraire du Bronze ancien corso-sarde semble trouver un équilibre entre traditions néolithiques et renouvellements, et trahit assez bien l’hésitation qui caractérise l’une des phases de transition les plus difficiles à cerner, au point que plusieurs colloques lui ont été récemment consacrés. Dans ces discussions, la question du temps et du vocabulaire est cruciale, c’est pourquoi il convient de développer les aspects chronologiques, peu évoqués jusqu’à présent.

 

5. Chronologie relative

En Sardaigne, et en Italie en général, l’usage de la datation absolue est encore très, trop limité... A titre d’exemple, l’âge du Bronze apparaît comme une période privilégiée puisque l’on dispose de cinq datations à l’écart-type de deux siècles et dont aucune ne concerne le Bronze ancien (Lilliu 1988). Les chronologies sont donc construites à partir des stratigraphies et de leur phasage qui permettent d’élaborer des chrono-typologies, notamment céramiques. Au sein de la chrono-typologie du Bronze ancien, la reconnaissance d’éléments issus d’un substrat campaniforme est avérée. Les quelques datations absolues obtenues dans les années 1970 en contexte campaniforme permettent de replacer ce courant vers le début du IIe millénaire. Le Bronze ancien de Bonnanaro viendrait donc juste après. Hors, ces datations qui servent encore aujourd’hui de référence sont utilisées sans avoir été préalablement calibrées. En conséquence, Enéolithique final campaniforme et Bronze ancien sardes nous apparaissent comme tardifs si on les compare aux contextes similaires de l’aire méditerranéenne occidentale. Pourtant, on fait débuter le Bronze moyen nuragique au même moment que partout ailleurs en Tyrrhénienne. On se retrouve donc avec un Bronze ancien extrêmement court et dont la phase B empiète déjà sur le Bronze moyen (13). Il est prévisible que ce modèle chronologique sera révisé dans les années à venir par un vieillissement du Campaniforme insulaire entraînant avec lui le Bronze ancien. Cette tendance est déjà perceptible dans certains ouvrages récents (Contu 1996 ; Melis 2003) qui mettent en évidence un Bonnanaro I (14) contemporain du Campaniforme final (ou « Campaniforme 7 de Contu 1996 ; vers 2200-2000 av. J.-C.) et précédent un Bonnanaro IIa/IIb (15) (phase de Sa Corona) et un Bonnanaro III (16) (phase de Sa Turricula) tout ou partie enchâssé dans le Bronze moyen.

En Corse, même si le Bronze ancien est assez bien documenté par une vingtaine de datations (tab. 2) (17), on déplore le fait que les datations obtenues en contexte funéraire concernent des sépultures sans matériel associé (U Luru, Pietralba, Haute-Corse). Par conséquence, et au vu de la rareté des correspondances typologiques entre vaisselles domestiques et funéraires (18), les chercheurs ont vite été amenés à comparer ces dernières dans le temps et dans l’espace avec les industries céramiques terriniennes d’un côté et les productions Bonnanaro de l’autre. Cette méthode s’est avérée efficace, mais elle fut peut-être utilisée de manière trop manichéenne, avec un renvoi systématique des affinités terriniennes vers le Néolithique et des correspondances Bonnanaro vers le Bronze ancien alors que certains assemblages, comme ceux de Murteddu (décor d’inspiration néolithique sur formes Bronze ancien), Acciola (décor de type néolithique sur formes Bronze ancien) et Capu Retu (perduration des perforations en ligne et association avec des formes Bronze ancien) montrent que traditions et nouvelles modes ont pu fonctionner de façon contemporaine et assurer ainsi une transition en douceur entre le Néolithique final et le Bronze ancien (19). En l’absence de datation, les caractères chronologiques de cette transition restent toutefois à établir avec précision pour les vaisselles funéraires ; à ce jour, seules les comparaisons typologiques permettent de démêler l’évolution chronologique des formes. On soulignera que si la tradition néolithique semble toujours se manifester au cours de la période suivante par la rémanence de certains registres décoratifs, la perduration des formes terriniennes au Bronze ancien paraît moins assurée, ce qui pourrait en grande partie être dû aux difficultés rencontrées pour les individualiser sans d’emblée les ranger dans le Néolithique.

Site

Réf.

Datation BP

Cal. BC à 2 σ

Bibliographie

Tappa (torra)

Gif.94B

4168 ± 110

3050-2450

Grosjean 1962, 214

I Calanchi-Sapar’Alta (taffonu 2)

Gif.7153

4080 ± 60

2790-2460

Camps 1988a, 266

Araguina-Sennola VIj3 (foyer 3)

Gif.779

3980 ± 120

2900-2100

Lanfranchi et al. 1969, 401

Castellucciu-Calzola (torra)

Gif.5117

3920 ± 200

3000-1700

Cesari 1995, 338

I Calanchi-Sapar’Alta (taffonu 6)

LQG.279

3910 ± 150

2900-1950

Cesari 1995, 347

Alo (torra ouest)

?

3876 ± 120

2700-1950

Lanfranchi, Weiss 1997, 268

Tappa (torra, niche B)

?

3865 ± 125

2700-1950

Voruz 1996, 138

Tappa (torra)

Gif.94A

3857 ± 100

2600-1950

Grosjean 1962, 214

Alo (torra ouest)

Gif.480

3820 ± 120

2600-1900

Camps 1988a, 266

I Calanchi-Sapar’Alta (taffonu 3)

LQG.7154

3740 ± 60

2340-1950

Costa 2004, 99

Cucuruzzu 4 (abri 1, US 4)

Ly-3238

3700 ± 190

2700-1500

Lanfranchi, Weiss 1997, 279

Castellucciu-Calzola (taffonu)

Gif.5120

3680 ± 120

2500-1700

Voruz 1996, 138

U Luru (sépulture 1)

Ly.5845

3655 ± 130

2500-1650

Neuville 1997, 22

Cucuruzzu (structure 1, US 2)

Gif.4615

3580 ± 70

2140-1740

Lanfranchi 1986, 26

Basì IIIb

Gif.1847

3570 ± 110

2300-1600

Bailloud 1972, 72

Cucuruzzu (structure 1)

?

3570 ± 110

2300-1600

Lanfranchi, Weiss 1997, 267

Araguina-Sennola VIf (foyer 9)

Gif.778

3550 ± 120

2300-1500

Lanfranchi et al. 1969, 400

Alo (torra est, dallage)

Gif.479

3500 ± 120

2150-1500

Camps 1988a, 266

Monte Ortu IIIa (sondage 2, terrasse 4)

Gif.4802

3490 ± 100

2150-1500

Lorenzi 1992, 123

Castellucciu-Calzola (enceinte)

MC.212

3475 ± 125

2150-1500

Camps 1988a, 266

Tableau 2 : Datations 14C obtenues en Corse en contexte Bronze ancien.

 

6. La « culture » de Bonnanaro est-elle une culture ?

Pour conclure, on proposera un appel à débattre afin de déterminer si le terme de « culture de Bonnanaro » est adapté pour définir ce qu’il désigne actuellement, c’est-à-dire un assemblage récurrent d’artefacts compris comme un dépôt funéraire et dont l’extension chronologique est a priori limitée ? Il apparaît aujourd’hui très probable que la culture de Bonnanaro n’est que l’expression funéraire de groupes du Bronze ancien qui développeraient par ailleurs des productions domestiques moins connotées et probablement transitionnelles entre des références prénuragiques et nuragiques. Dès lors, le terme de « culture » semble inadapté car ne s’appliquant pas à un phénomène social global mais seulement à une partie infime de celui-ci, c’est-à-dire celui des pratiques funéraires. C’est pourquoi il semble que rechercher les aires domestiques, voire les temples Bonnanaro, soit paradoxal. Il est souhaitable qu’à terme le concept de « culture de Bonnanaro » soit remplacé par une appellation plus appropriée, pour admettre que des habitats des groupes d’un Bronze ancien, déjà nuragique, existent (20) ; ce qui revient à proposer de façon hypothétique que les populations à céramique Monte Claro digèrent une influence campaniforme qu’ils retranscrivent et limitent à leur espace funéraire, puis que celle-ci évolue vers un style local (Bonnanaro) avant d’être réassimilé dans le substrat culturel nuragique (21) pour former la civilisation sarde de l’âge du Bronze (tab. 3) dont la résonance touche également la Corse.

Chronologie

Culture matérielle domestique

Culture matérielle funéraire

Vers 2600-2400 av. J.-C.

Monte Claro

Monte Claro

Vers 2400-2200 av. J.-C.

Monte Claro

Campaniforme

Vers 2200-2000 av. J.-C.

Monte Claro/Nuragique initial (22)

Campaniforme/Bonnanaro I

Vers 2000-1800 av. J.-C.

Nuragique initial

Bonnanaro II (Sa Corona)

Vers 1800-1600 av. J.-C.

Nuragique initial

Bonnanaro III/Nuragique initial (Sa Turricula)

Vers 1600-1200 av. J.-C.

Nuragique

Nuragique

Tableau 3 : Schéma hypothétique des liens entre productions culturelles domestiques et funéraires en Sardaigne.