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Pour citer cet article :
NEJROTTI L. M., Installations hydrauliques dans le Marquisat de Saluces médiéval : démarches d'une recherche intégrée , Espaces, techniques et sociétés de la Préhistoire au Moyen-Age : travaux en cours, Actes de la première table ronde des jeunes chercheurs en archéologie de la MMSH, Aix-en-Provence, 18 mai 2006, A. Coudenneau et T. Lachenal (dir.), http://www.mmsh.univ-aix.fr/ecoledoctorale/trjca/anejrotti.htm

 

 

 

 Installations hydrauliques dans le Marquisat de Saluces médiéval : démarches d'une recherche intégrée 

Luca Mario NEJROTTI*

*Doctorant, Laboratoire d'Archéologie Médiévale Méditérrannéenne - CeST Marcovaldo

Mots-clés : Moyen-Âge, Italie, Marquisat de Saluces, installations hydrauliques, moulins, sources écrites, milieu montagnard.

 

Cette étude a pris son départ il y a longtemps : en effet, elle n'est qu'une partie d'une recherche intégrée bien plus vaste, conduite, depuis 2000, par le CeST (Centre d' é tudes du t erritoire) de l'Association Culturelle « Marcovaldo », sous la direction de M. Di Gangi e Mme Lebole de l'Université de Turin, que je veux ici remercier beaucoup pour leur aide et leur amitié. Cette recherche a pour but d'intégrer les données acquises par des disciplines diverses (histoire, archéologie, histoire de l'art, botanique, géologie) afin de pouvoir les transformer en un site Internet, lié à une base de données cartographiques. Fiches techniques et de vulgarisation coexistent dans ce site, mis à la disposition des chercheurs ainsi que des écoles et des professionnel du tourisme (Di Gangi et Lebole 2003, p. 1-20).
Dans cette recherche, les installations hydrauliques sont perçues dans leur cadre général, géographique et historique, et sont mises en rapport avec les fortifications et les institutions ecclésiastiques.
Le « banc d'essai » de mon enquête a été aussi le sujet d'une recherche de DEA réalisée sous la direction de M. Fixot (LAMM), cernée sur la Vallée du Pô, et qui, avec l'aide précieuse de M. Amouric (LAMM), a été maintenant élargie à toutes les zones montagnardes du Marquisat de Saluces

Figure 1 : Localisation du Marquisat de Saluces dans le paysage politique de l'Italie du XIVe siècle.

Les Marquis de Saluces ont contrôlé, avec des hauts et des bas, le Piémont du sud ouest (Fig. 1) grosso modo du XIIe jusqu'au XVIe siècle. Ici nous allons nous focaliser sur une petite partie du Marquisat ; petite, mais exemplaire de la situation des installations hydrauliques au Moyen Âge : le Vallon de St. Michel, dans la Vallée du Maira (Fig. 2). Nous avons choisie cette vallée pour sa richesse en sources écrites et matérielles, mais la méthode employée a permis d'obtenir de bons résultats aussi dans d'autres Vallées.

Au Moyen Âge, la Vallée du Maira a joui d'une forte autonomie au sein du Marquisat de Saluces en raison de sa position au milieu du contrôle seigneurial : pour s'assurer de la fidélité des communautés montagnardes - stratégiques pour la défense au sud et à l'ouest -, les Marquis n'hésitent pas à accorder beaucoup de franchises à la population.

En effet, dès 1396, la communauté de la haute Vallée acquiert les Statuts (dont le 5 eme chapitre est consacré aux installations hydrauliques)  : 12 communes ( Acceglio, Alma, Canosio, Celle, Elva, Lottulo, Marmora, Paglieres, Prazzo, San Michele, Stroppo, Ussolo), choisissent leurs propres «  potestà  » et gardent leurs bons usages, même sous le contrôle du Marquis.

Figure 2 : Localisation du Vallon Saint-Michel.

Les installations hydrauliques nous aident à dessiner un cadre précis de cette indépendance du point de vue économique. Leur nombre, distribution ainsi que leurs formes architecturales, nous montrent une autarchie ramifiée, témoignée par les sources écrites et encore lisible dans le territoire.

La Vallée du Maira est isolée des voies principales du commerce du Marquisat ; néanmoins, les marchands du Maira sont renommés jusque dans les foires françaises, car la Vallée est liée par des cols mineurs aux autres vallées mieux desservies par les voies de communication principales (Comba 1976). La Vallée est escarpée et cela limite les communications à l'intérieur également, mais elle est riche en bois et eau. Le versant septentrional est bien exposé et cela facilite l'agriculture du blé, du seigle et du chanvre : tout cela constitue les prémisses d'une économie forte, mais très dispersée et nous pouvons en avoir la confirmation si nous observons les installations hydrauliques.

 

En effet, la force des eaux constituait la base pour toute activité proto-industrielle :
•Moulins à farine (forment, seigle…)
•Moulins métallurgiques (broyeurs, creusets, forges, martinets, hauts fourneaux, moulins à aiguiser)
•Moulins textiles (foulons à draps, battoirs à chanvre)
•Moulins à scier
•Moulins à huile (tordoirs, pressoirs pour les plantes oléagineuses )
•Moulins à papier

Ainsi, il est normal de considérer les installations hydrauliques comme un point de vue privilégié pour l'étude intégré d'une région : les usines proto-industrielles constituaient les carrefours des aspects économiques, technologiques et sociaux.
Mais occupons-nous du Vallon de St. Michel.
Le Moyen Âge est avare de témoignages écrits : nous n'avons presque rien de précis jusqu'au XVI siècle. Pourtant, si l'on considère les Statuts, quelque installation devait-y être : le cinquième chapitre est toujours lié aux moulins et aux battoirs, voire la gérance des eaux, avec un conflit constant entre meuniers et agriculteurs (qui utilisent l'eau pour arroser leurs champs), toujours résolu en faveur des premiers.
Dans les Statuts (Camilla 1993, p. 154-163) nous avons un cadre du contrôle très strict que les communautés exerçaient sur le meunier : il doit tenir dans son moulin un, et un seul, cozolium , c'est-à-dire la mesure que il peut garder pour chaque charge de blé moulu, signé par les inspecteurs de la communauté ; le meunier est responsable de la quantité de blé, seigle et farine et si le propriétaire soupçonne un vol, il peut le dénoncer à l'autorité ; le meunier ne peut pas tenir des animaux dans le moulin, à l'exception d'un chat (pour éviter que des souris accèdent à la farine).
Un mot seulement pour expliquer les mesures : au Marquisat, comme ailleurs, toutes les mesures étaient sous le contrôle seigneurial et des communautés, c'est-à-dire que l'étalon de pierre ou de métal des mesures était gardé par les représentants du village. Pour ce qui nous concerne, le cozolium et le demi-cozolium étaient en pierre et chaque meunier devait reproduire sa propre mesure en bois à partir de ces étalons. Le cozolium était une sorte de pot qui pouvait contenir environ 2 litres de grain (1 kilo). Le meunier pouvait garder pour lui un cozolium pour chaque  sestarius (46 litres environ). Il est intéressant de noter qu'il était aussi prévu au moulin le demi-cozolium  : ce qui témoigne que, souvent, la charge de blé ou seigle à moudre dans la Vallée du Maira ne dépassait pas l'emine (23 litres). Il faut aussi souligner que, jusqu'à la fin du XIXe siècle, les mesures utilisées sont restées plus ou moins les mêmes (Bertorello 2002 et 2003).

Et le seigneur ? Il semble que le contrôle seigneurial soit limité dans les aires montagnardes : les communautés ont le droit de bâtir les moulins n'importe où, mais elles doivent payer un ban chaque année au seigneur. Le ban, donc, n'est plus l'obligation de moudre dans le moulin du seigneur ou de la communauté ; il a été rapidement monétisé, avec une formule bien plus intéressante pour le seigneur, qui aurait eu du mal à contrôler, par le biais de ses inspecteurs, une région si malaisée comme les zones de montagne du Marquisat.
Cette liberté substantielle touche à sa fin au XVIe siècle : le Marquisat de Saluces est sous le contrôle de la France, il n'y a plus de Marquis. Le roi Henri II exige de connaître la richesse de sa nouvelle acquisition : entre 1548 et 1549, les inspecteurs de la Chambre des Comptes du Dauphinois gravissent la montagne pour recenser toutes les possessions seigneuriales et des communautés.
Pour nous, c'est une manne : nous avons un sorte d'instantané des installations hydrauliques à la moitié du XVIe siècle.
Mais cela ne va pas de soi : si nous prenons en considération les reconnaissances de la Vallée du Maira, nous avons une situation très articulée et riche (Fig.3) ; par contre, si nous la comparons à la Vallée du Varaita et à la Vallée du Pô (Fig. 4 et 5), nous pouvons bien comprendre que le travail des inspecteurs n'a pas été très soigné. En effet, il n'est pas possible que dans la Vallée du Maira, à Dronero, le chef-lieu, il n'y ait pas eu de moulins, ou bien que dans toute la Vallée du Pô il n'y ait aucune installation à l'exception des moulins métallurgiques et d'un moulin à papier.

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Figure 3 : Vallée du Maira, sources écrites en 1559.

Figure 4 : Vallée du Vairata, sources écrites en 1559.
Figure 5 : Vallée du Pô, sources écrites en 1559.

Il faut donc oublier les sources écrites ?
Évidemment non : il est fort probable que, après deux siècles de laissez-passer dans les Vallées du Marquisat, il y ait eu de nombreuses installations très petites, dispersées entre les diverses bourgades. Les inspecteurs du Dauphinois n'ont pas eu le temps, ni même l'envie, de se perdre dans les bois des vallons escarpés pour chercher des « molinetti ». Ils se sont concentrés sur les installations les plus importantes et riches, comme les moulins métallurgiques, qui n'échappent jamais aux notaires, et nous ont donné un témoignage précieux, quoique incomplet.
Pour revenir à nous, dans le Vallon de St. Michel, en 1549, nous avons six moulins et un battoir et paroir.

Figure 6 : Document de 1549.

 

Pour résumer le document (Fig. 6) :
Chiaffredo Balma et « ses consorts » possédaient par « droit seigneurial » un moulin ; Luca Sezano et « ses consorts », un moulin ; Johan Long et « ses consorts », un moulin ; Spirito Allemand et « ses consorts », un moulin ; Amedée Allemand et « ses consorts », un moulin ; Pietro Martin et « ses consorts », un moulin ; Antoine Balme et « ses consorts », un battoir et un paroir.
Le document n'est pas beaucoup circonstancié, mais il nous donne, tout de même, assez de renseignements.
Les propriétaires détenaient des moulins par droit seigneurial, c'est-à-dire qu'ils payaient le ban au seigneur pour acquérir le droit à moudre, et pour gagner de l'argent. Chaque propriétaire avait des consorts : s'agit-il de personnes qui aident le meunier ou plutôt des utilisateurs du moulin même ? Nous n'en avons pas la certitude, mais, comme dans les Statuts on ne parle jamais de coteries d'agriculteurs qui utilisent leur propre moulin, il faut imaginer qu'il s'agit de copropriétaires qui aident à moudre et participent du bénéfice. Cela est peut-être lié aux caractéristiques des moulins de montagne : il est fort probable que les meuniers, qui travaillaient sporadiquement car la production agricole était pauvre, étaient agriculteurs eux-mêmes : dans les périodes de forte activité, ils devaient aussi travailler dans leurs champs et ils avaient besoin d'aide. Cela peut expliquer pourquoi à St. Michel nous n'avons que de petits moulins, mais de nombreux propriétaires. Nous le verrons mieux quand nous considérerons les témoignages matériels. Nous savons que les moulins travaillaient d'une façon sporadique, grâce à une autre source bien plus tardive : la carte hydrographique du Piémont qui a recueilli des données du 1889 (Direzione generale dell'agricoltura 1895, p . 177). Les quatre moulins recensés (moins, donc, que les six de 1549) travaillaient avec discontinuité.

 

Figure 7 : Gravure représentant un paroir.

 

Figure 8 : Moulin à Chanvre.

Le dernier problème de ce document-clé est l'utilisation des termes « battoir » et « paroir ». Comme nous allons le voir, toutes les installations les plus anciennes que nous avons repérées dans le vallon ont une roue horizontale. Cet engrenage ne marche pas pour battre : cette opération exige une roue verticale et un arbre à cames. Dans les documents examinés, le battoir est le moulin pour écraser les fibres du chanvre et le paroir est le foulon à draps (Malanima 1988) (Fig. 7). Par contre, nous avons repéré un moulin à chanvre, avec ses étangs pour mouiller le chanvre, mais avec une roue horizontale, qui utilisait une meule courante en roulant sur la meule dormante (Fig. 8). Il n'y a qu'une solution : les notaires utilisent le terme « battoir » pour indiquer le moulin à chanvre, même s'il n'avait pas de véritables marteaux. Par contre, pour fouler les draps de laine, il est sûr qu'il faut une roue verticale, mais nous n'avons pas localisé de sources matérielles de cette activité : peut-être, le foulon était-il localisé là où, aujourd'hui, on trouve le moulin à scier moderne? Mais il n'en reste plus de traces.

 

 

Figure 9 : vue de moulins du Vallon St. Michel.

Pour finir, un peu de témoignages matériels : le Vallon de St. Michel a été choisi dans cette recherche parce-que la prospection sur le territoire nous a permis de repérer neuf installations diverses, une pour chaque bourgade et, de plus, un pôle proto-industriel dans le chef-lieu.
Nous avons deux petits moulins à roue horizontale dans les bourgades les plus hautes (1600 m environ), cinq moulins dans le chef-lieu - c'est ici que nous allons nous concentrer - et deux moulins un peu en aval. À Castiglione, le torrent St. Michel (ou Chersogno, dans les documents les plus anciens) laisse assez de place pour installer cinq bâtiments hydrauliques : il s'agit des ruines de quatre petits moulins à roue horizontale et un moulins à roue verticale, très bien conservé(pour des renseignements au sujet des engrenages divers, voir Amouric et al. 1996, pp . 20-21 et Gille 1962).

 

Figure 10 : vue d'un moulin du Vallon St. Michel.

Les ruines des moulins les plus petits nous donnent assez d'éléments (Fig. 9-12): les bâtiments étaient assez petits (cinq mètres de largeur environ), ils étaient réalisés en maçonnerie rustique, avec des pierres ramassées dans le voisinage, des parties en bois et une couverture en ardoise. Ils avaient une roue horizontale. La chambre des eaux rectangulaire était séparée de la chambre des meules avec une simple soupente. La fuite des eaux avait un petit arc que nous ne retrouvons plus dans les moulins les plus récents.

Ils avaient un seul étage et le meunier n'y habitait pas ; le toit débordait un peu sur le côté principal pour donner un peu d'abri à ceux qui attendaient leur tour pour moudre (on est toujours à la montagne, finalement).

 


Figure 11 : St. Michel, relevé de la façade Sud du moulin C.

Figure 12 : St. Michel, relevé de la façade Ouest du moulin C.


 

Figure 13 : Moulin d'Acceglio.

Nous avons beaucoup de comparaisons dans toutes les vallées du Marquisat : à Acceglio (Fig. 13), on trouve des moulins presque identiques.
Les moulins de Castiglione ont été utilisés grosso modo jusqu'à nos jours ; il suffit de considérer les écluses modernes en fer, mais il est fort probable que leur aspect soit le même, ou presque, qu'ils avaient au Moyen Âge. Pour cela, il suffit de confronter les bâtiments que nous repérons dans les sources iconographiques avec les ruines que nous avons localisées dans les bois de la Vallée du Maira. Les caractéristiques principales sont bien semblables.
Le choix de bâtir de moulins très simples est fort probablement lié aux traits orographiques du milieu naturel : l'endroit était très étroit et escarpé et très vulnérable en cas de crues du torrent. Il ne valait pas la peine de bâtir de moulins grands et complexes pour ensuite les voir détruits par une crue ou une avalanche. Il était bien plus pratique de choisir de petites installations, avec une maçonnerie rustique en pierres ramassées dans les alentours. Si elles étaient détruites, tout compte fait il n'était pas très difficile de les bâtir à nouveau en utilisant les mêmes matériaux.
Il est pourtant vrai que l'efficacité de l'engrenage à roue horizontal est moindre par rapport à celle que l'on peut obtenir avec une roue verticale ; toutefois, l'aménagement des eaux, l'entretien des parties en bois et la charpente du rouet et de la lanterne sont bien compliqués et ainsi cela n'en vaut pas la peine.

Figure 14 : Moulin à chanvre de Ribiera.

En fait, l'aménagement des eaux est également très simple. Le bief courait le long du torrent avec une prise qui utilisait les roches emportées par le courant, et l'eau était répartie entre les installations diverses avec des dispositifs en bois, comme on les utilise aussi au XXe siècle. Faute de mieux, pour satisfaire la demande, on a bâti des moulins en série, comme on peut le voir partout dans les vallées du Marquisat.

Le choix de la roue horizontale n'est pas lié à la méconnaissance de l'engrenage à roue verticale. On le remarque bien dans d'autres vallées où les moulins à roue verticale coexistent avec ceux qui ont une roue horizontale. De plus, s'il y avait un foulon dans le vallon de St. Michel il travaillait forcement avec une roue verticale. Néanmoins, même si elles coexistent, il est évident que dans la Vallée du Maira la roue horizontale était préférée à sa consœur verticale.

Figure 15 : Meules du moulin à chanvre de Ribiera.

Le bâtiment du moulin à chanvre, que nous avons localisé, en ruine, près de la bourgade de Ribiera était également très simple (Fig. 14-15).
Il s'agissait d'un tout petit édifice de trois mètres de long environ, réalisé en maçonnerie très rustique, et il est le seul, à présent, avec un plan arrondi : il utilisait la paroi de roche naturelle à laquelle il s'appuyait et il avait un toit en bois. La chambre des eaux était circulaire ; l'eau, introduite par un canon en bois, actionnait une roue horizontale qui faisait tourner une meule roulant sur la meule fixe, aux bords surélevés afin que les fibres du chanvre ne dépassent pas. Le même système était utilisé pour extraire le jus des noix et des olives. Il n'y avait pas une véritable fuite des eaux, mais, plus simplement, le mur du côté d'aval manquait et l'eau pouvait ruisseler librement.
L'installation était donc élémentaire : parce qu'elle ne travaillait que deux-trois mois chaque année, ce qui ne nécéssitait pas un édifice plus complexe et plus coûteux.
Un dernier mot sur les meules : nous en avons repéré un nombre considérable aussi bien à côté des ruines des installations que réutilisé comme petit ponts sur les biefs (Fig. 16), ou encore pour s'asseoir hors du moulin. Elles ont été toutes, ou presque, réalisées en gneiss et schistes, c'est-à-dire les roches les plus aisément repérables dans l'unité géologique du Dora-Maira.

Figure 16 : Meule de St. Michel réutilisée comme pont.

La Vallée du Maira était isolée des voies de circulation des meules principales (Fig. 17-18, d'après Comba 1993) et il était plus aisé d'utiliser des pierres locales. Faute de mieux le gneiss (Fig. 19) n'était pas la plus mauvaise des pierres meulières : elle était difficile à travailler, c'est vrai, mais elle pouvait être tirée en blocs, et elle avait une bonne résistance à l'usure.
Comme il n'y a pas de traces dans les sources écrites de meuliers et de carrières, il est fort probable que la production de meules fût locale, car le matériau était disponible n'importe où, et qu'il y avait un certain nombre de meuliers villageois pour desservir toutes les installations locales (Belmont 2006, p. 49-82); une production casanière, par les meuniers eux-mêmes est également possible. S'il n'y a pas, comme dans notre cas, une forte volonté seigneuriale et un fort investissement d'argent, il n'est pas possible de faire monter à la montagne les lourds poids des meules étrangères seulement en raison de leur meilleur rendement.

Figure 17 : Diffusion des meules dans le Piémont au Moyen Age. (Comba 1993)

Figure 18 : Péages des meules dans le Piémont au Moyen Age. (Comba 1993)

 

Figure 19 : Bloc de gneiss.

Ce travail est encore loin d'être achevé, même en ce qui concerne cette petite partie : les questions à débattre sont encore nombreuses et les limites sont évidentes.
Le problème le plus compliqué à résoudre concerne la datation des sources matérielles : comme les bâtiments ont été réalisés en pierres ramassées et en bois ; comme ils ont été réutilisés jusqu'à nos jours ; comme les installations les plus récentes ont presque le même aspect qu'elles devaient avoir au Moyen Âge, l'archéologie de l'architecture, faute de mieux, se limite à donner des renseignements relatifs. Il faut aussi comprendre que, si le moulin est petit, il est plus pratique de le bâtir à nouveau plutôt que de le restaurer : il n'est pas toujours facile de circonscrire les noyaux originaux des bâtiments.
Il est vrai que l'on discerne de petites différences entre les moulins les plus anciens et ceux qui sont plus récents : la fuite et la chambre des eaux, par exemple. Mais, faute de datations plus précises, cela risque de rester trop général. Seule une prospection très attentive des lieus meuniers pourra, peut-être, nous donner des matériaux datés ; ou bien une analyse (pourtant très onéreuse) des échantillons du bois et du mortier extraits des murs plus anciens.
Néanmoins, l'étude des moulins du Vallon de St. Michel nous a permis de recueillir beaucoup de renseignements sur l'histoire de cette région et de sa proto-industrie. Au regard des sources écrites et matérielles, qui nous apportent bien des témoignages, l'importance des installations hydrauliques dans le milieu montagnard est évidente. Elles dépendent du seigneur, mais le ban a tôt été transformé en une dîme annuelle à laquelle de nombreuses installations, surtout les moins importantes, échappaient probablement. La forte indépendance du Vallon de St. Michel, voire son isolement, mais aussi l'isolation de toute la Vallée du Maira, sont certainement liés aux difficultés de communication dans la Vallée même, mais aussi à une plus ample libéralité du seigneur, octroyée afin de s'assurer de la fidélité des populations d'un endroit stratégique pour la défense du Marquisat. Par contre, les communautés ont un contrôle strict du meunier et de son activité, destiné à garantir le bon fonctionnement des engrenages, des aménagements des eaux et surtout le déroulement honnête du moulage. Le Vallon de St. Michel était une région agricole : l'absence de mines est confirmée par l'absence des forges dans les sources écrites aussi bien que dans les données de la prospection. La présence de bourgades nommées « Allemand », liée peut-être aux ouvriers de l'exploitation minière(Di Gangi 2001), doit probablement être mise en relation avec la proximité de la Vallée du Varaita. La production du blé, de la seigle et du chanvre, était pauvre, mais soigneusement exploitée : les bourgades les plus importantes avaient leur propre moulin et toute la production du chanvre, au moins au XVIe siècle, était travaillée dans le chef-lieu, près de la route principale. Pourtant le Vallon de St. Michel se distingue par une forte exploitation des réseaux hydrauliques visant à compenser la force motrice plus faible des moulins à roue horizontale : nous avons quatre installations qui utilisent le même bief. Ce type d'exploitation se retrouve à plusieurs reprises dans les Vallées du Marquisat (Acceglio, Celle, Elva, Sampeyre, Sanfront, pour n'en citer que quelques-uns). Dans un régime de substantielle liberté de construction des édifices, c'est une bonne façon pour répondre à la demande de meulage.
L'intégration des sources nous donne un cadre assez complet, même s'il faut y travailler encore : le Vallon de St. Michel était indépendant et autosuffisant, sa production agricole était exploitée sur place et les bâtiments gérés, en économie, par les communautés locales. Cela nous montre une économie peu évoluée peut-être, mais ne doit pas nous conduire à trop souligner sa pauvreté : l'autarcie n'était pas si mal venue à la montagne et la production était suffisante pour maintenir bien des bourgades également en hauteur.

L'étude des installations hydrauliques nous a permis, enfin, de percer le voile du temps et de la carence de témoignages écrits et nous a permis d'ajouter un élément à la complexe histoire des régions montagnardes du Marquisat de Saluces.


Petite bibliographie, pour en savoir en plus

Sommaire de la table ronde