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Pour citer cet article :
MANNONI A., Protohistoire et identité : à la recherche des Ligures, Espaces, techniques et sociétés de la Préhistoire au Moyen-Age : travaux en cours, Actes de la première table ronde des jeunes chercheurs en archéologie de la MMSH, Aix-en-Provence, 18 mai 2006, A. Coudenneau et T. Lachenal (dir.), http://www.mmsh.univ-aix.fr/ecoledoctorale/trjca/amannoni.htm

 

 

 

Protohistoire et identité : à la recherche des Ligures

Aurélie MANNONI *

*Doctorante, Centre Camille Jullian

Mots-clés : Protohistoire, âge du Fer, Ligures, Historiographie, Sources antiques, Identité, Peuple, Gaule, Linguistique.

 

1. Introduction

Dès les origines de leurs disciplines, historiens et archéologues se sont interrogés quant à la possibilité d'identifier certains groupes connus dans les textes antiques avec des entités définies par l'archéologie. L'exemple des Ligures est à ce titre très instructif ; il illustre l'évolution de la réappropriation par les chercheurs des temps modernes d'un terme légué par les auteurs antiques. Cette réappropriation a bien sûr évoluée selon le contexte de la recherche et les historiens et les archéologues ont varié non seulement leur degré d'intérêt vis-à-vis de ces Ligures mais aussi l'angle sous lequel ils les ont étudiés et les sources qu'ils ont interrogé pour alimenter leurs hypothèses. Nous pouvons poser ici quelques grands jalons de l'histoire de cette recherche en détaillant successivement les grandes sources des études ligures ainsi que les différents thèmes qui leur sont associés afin de tenter de délimiter ce groupe des Ligures (1).

 

2. Le problème des sources textuelles antiques

C'est au XVIIIe s. que, par le biais de la « redécouverte » des Gaulois et des Celtes, les Ligures semblent trouver une place dans le discours des chercheurs qui fondent alors leurs hypothèses essentiellement sur la lecture des textes antiques. L'objectivité des auteurs antiques et la véracité de leurs dires sur les populations « barbares » n'étaient alors pas remises en question. Pourtant, les contradictions internes qu'on relève dans ces textes prouvent que les auteurs antiques n'avaient que très peu de connaissances des données ethnologiques des territoires décrits dans leurs ouvrages (2). Ils rendirent malgré tout possibles l'avènement des Ligures au monde scientifique et plus généralement le début de l'étude des populations protohistoriques du littoral de Méditerranée nord-occidentale. Parmi toutes ces populations, l'une d'entre elles éveilla très tôt l'intérêt : les Elysiques (3). Il s'agit en fait du premier groupe pour lequel les auteurs grecs et à leur suite les auteurs modernes ressentirent le besoin de créer ce nom de « Ligures ». Ce même nom sera dans un deuxième temps appliqué aux régions du Sud-Est de la Gaule , progressivement fréquentées par les Grecs (4).

Si l'on se fie aux textes antiques, les Ligures vont jouer un grand rôle dans l'histoire de cette partie du monde connu. Les témoignages à leur sujet se multiplient tant chez les auteurs grecs que chez les auteurs romains et depuis le XVIIIe s., nul ne saurait leur contester un rôle majeur dans la colonisation grecque des côtes de Méditerranée nord-occidentale ou bien dans les interventions romaines en Cisalpine et en Transalpine. Mais, après ces derniers événements, les Ligures semblent se retrancher dans une position secondaire si l'on en croit les textes antiques qui les mentionnent alors très rarement. Les études modernes concernant les suites des actions d'Auguste en Gaule, se fiant à leurs sources écrites, vont déduire que les Ligures « disparaissent » de la scène historique. On remarquera cependant que, plus qu'une disparition des Ligures eux-mêmes, on assiste à une disparition ou du moins une réduction de l'intérêt politique et militaire de Rome concernant la zone occupée par ces Ligures.

Un autre point que l'étude des textes antiques n'a pas manqué de soulever dès les premières recherches sur la Protohistoire du Sud de la Gaule , est celui de l'origine du mot « Ligures » lui-même. De multiples hypothèses se sont succédées depuis le XVIIIe s. (5) sachant que la question semblait déjà complexe dans l'Antiquité (6). Aujourd'hui, beaucoup de spécialistes s'accordent sur le fait que ce nom n'est pas d'origine indigène et l'hypothèse la plus récente quant à sa traduction propose de voir dans le mot « Ligures » un sobriquet illustrant la « voix haut perché » de ces Barbares des côtes méditerranéennes (7). Il pourrait alors s'agir d'un nom générique, péjoratif qui à l'usage se serait transformé en ethnonyme pour la commodité des auteurs antiques.

Une première conclusion s'impose alors : tout ce qui concerne les Ligures dans les textes antiques et qui a maintes fois été étudié depuis le XVIIIe s. est en fait étroitement lié à la vision que les Grecs et les Romains avaient sur les habitants de la Gaule du Sud. Après avoir rencontré les Elysiques, les Grecs eurent besoin de nommer ces nouveaux venus dans leur monde et le terme « Ligures » s'imposa par choix des colonisateurs qui voulaient maîtriser intellectuellement cette entité « Ligures » afin de la faire concorder avec leurs cadres économiques, politiques et mythologiques. De la même façon, pour étudier la Protohistoire du Sud de la France , les auteurs du XVIIIe s. ont repris à leur compte cette dénomination, transformant ainsi un concept ethnographique antique plutôt mouvant en un concept archéologique moderne qui se voulait stable.

 

3. Origine et géographie des Ligures

A partir des premières études menées au XVIIIe s., on va donc pouvoir utiliser ce terme de « Ligures » de façon courante dans la littérature historique. Puisque les chercheurs du XIXe et du XXe s. pensaient posséder sous cette étiquette une entité stable et cohérente, ils vont élaborer les premières véritables « théories » concernant les Ligures. Les sources utilisées restent majoritairement textuelles mais plus qu'une simple lecture au premier degré, les chercheurs vont tenter des interprétations de ces textes antiques sur divers thèmes. Il faut également noter que de nombreuses études intégraient des données issues de la linguistique et de l'anthropologie. Quant à l'archéologie, elle était encore souvent considérée comme une science auxiliaire qui n'apportait que des confirmations et non de nouvelles hypothèses (8).

Un premier thème abordé alors et qui a prêté à controverse dès l'Antiquité, est celui des origines des Ligures. Comme pour beaucoup d'autres groupes, deux hypothèses ont été avancées : celle de la migration et celle de l'autochtonie. Si l'on tente de récapituler les arguments concernant ces hypothèses, on se rend compte qu'aucune n'est actuellement recevable. Les défenseurs de l'hypothèse d'une grande migration qui aurait amené les Ligures du Nord de l'Europe vers le Sud de la Gaule citent des textes au sujet du mythe de l'ambre (évoqué par Ovide, Lucien de Samotase et bien d'autres), des échanges avec le Nord de l'Europe, de la migration des Ambrons (Plutarque, Marius XIX), etc… Si certains détails diffèrent, en général la conclusion reste la même : ces migrations seraient préhistoriques et d'origine indo-européenne (9). Néanmoins, à la relecture des textes, on ne perçoit pas de réels schémas migratoires mais plutôt des liens complexes, un réseau d'échange établi entre les Ligures et les peuples du Nord de l'Europe, ce qui n'a rien de surprenant pour ces périodes. Ceux qui au contraire avançaient l'hypothèse d'une autochtonie des Ligures (10) ne possédaient eux aussi que peu de données claires ; l'attitude la plus courante restait donc de considérer les Ligures comme des « autochtones » des régions où les Grecs les nomment au moment où ils les découvrent. Quant aux hypothèses identifiant certaines cultures néolithiques (voire même paléolithiques) avec des « Ligures », il me semble qu'aujourd'hui, elles peuvent être considérées comme totalement anachroniques puisqu'en parlant de « Ligures » avant l'âge du Bronze, on transpose un nom historique au-delà du temps où l'histoire nous l'atteste (soit les 6-7 siècles précédant notre ère).

La deuxième question qui fut étudiée vers la fin du XIXe s. et le début du XXe s. est celle de la position géographique précise des Ligures. Il faut dès maintenant souligner que notre perception de la géographie antique a depuis beaucoup évolué ; en effet, on estime aujourd'hui qu'une des caractéristiques majeures de cette géographie est qu'elle ne possède pas la notion de péremption des données. Ainsi, les auteurs antiques successifs ont superposé les traditions sans réel souci de cohérence, cherchant à adapter progressivement leur vocabulaire aux nouvelles découvertes géographiques et ethnographiques voire même à faire concorder des observations totalement contradictoires (car faites à plusieurs siècles d'intervalles). Il faut de plus savoir qu'avec ce concept de « Ligures », on se place dans un espace très problématique pour les géographes antiques puisque ceux-ci l'avaient dans un premier temps défini comme une terre de confins et de mythes et qu'ils furent ensuite forcés de l'étudier plus en détails (11). En gardant cela à l'esprit, nous pouvons évoquer ici la grande théorie qui marqua l'histoire des études ligures, celle défendue par R. de Belloguet puis par A. d'Arbois de Jubainville, C. Jullian et bien d'autres et que l'on désigne communément sous le nom de « théorie panligure ». L'idée de base de cette théorie est celle de l'extension d'un vaste Empire ligure couvrant l'essentiel de l'Europe occidentale et ce jusqu'à l'avènement d'un nouvel Empire, celui des Celtes (12). Sans entrer dans les détails, car ceci n'est pas notre propos, on sait aujourd'hui que les arguments linguistiques ainsi que les interprétations des textes utilisés par ces chercheurs sont très controversés (et ce dès la première moitié du XXe s.). De plus, la notion d'un Empire préhistorique économiquement, culturellement et politiquement structuré est considérée par les chercheurs contemporains comme purement anachronique. Il a donc fallu que les chercheurs suivants élaborent une restriction géographique à partir de cet Empire afin de délimiter précisément cette entité des « Ligures ». Les hypothèses furent très nombreuses tout au long du XXe s. et bien souvent, elles étaient fondées sur des arguments toponymiques. Ces derniers entraînaient cependant inexorablement soit vers un élargissement incontrôlé du territoire ligure (puisque les suffixes étudiés étaient présents dans toute l'Europe occidentale), soit vers une restriction géographique qui s'avérait bien peu justifiée (puisque ces suffixes étaient si répandus, comment déterminer lesquels étaient purement « ligures » sans faire preuve d'arguments arbitraires ?). Ces multiples hésitations ne peuvent qu'inviter à rester prudent en proposant de vastes zones limites attribuables à ceux que les Grecs nommèrent « Ligures ». En bornant cette entité par les Celtes, les Etrusques et les Ibères on peut penser posséder un espace ligure stable. Au Nord, les Ligures ne paraissent pas avoir prolongé réellement leur emprise passé ce que l'on pourrait appeler l'arrière-pays massaliète. On peut remarquer que cette première limite se trouve être une limite dans la pensée des Grecs puisque au-delà, leurs connaissances et leurs intérêts économiques diminuaient rapidement. Pour ce qui est du Sud, la Méditerranée semble faire office de frontière plutôt nette pour cette entité ligure même si un peuplement de quelques îles par les redoutés pirates ligures ne peut être totalement écarté (13). Il nous reste donc à observer une longue bande littorale bornée à l'Est par les Etrusques ce qui constitue une limite commode dans l'esprit des Grecs quoique encore floue pour les chercheurs modernes. La situation géographique la plus complexe se situe donc à l'Ouest du territoire ligure et depuis les premières études, de nombreux chercheurs se sont heurtés à cette question des relations et des possibles interpénétrations des deux groupes constitués par les Ligures et les Ibères. Ces deux groupes peuvent être considérés comme des concepts « jumeaux » dans l'esprit des auteurs antiques car ils évoluent constamment l'un en fonction de l'autre. Cependant, en limitant les Ligures par une autre entité qu'ils percevaient tout aussi mal, les Grecs ont dès le départ induit la science moderne en erreur. En effet, si les connaissances géographiques concernant les Ligures ont évolué au fil des siècles, il en a été de même pour les Ibères. Ainsi, on peut lire, selon les interprétations qui ont été faites des textes antiques, que les Ibères ont repoussé les Ligures d'Est vers l'Ouest ou bien d'Ouest vers l'Est ou encore qu'Ibères et Ligures vivaient ensemble sur certaines parties du territoire. Y a-t-il réellement eu de tels mouvements de populations ? Archéologiquement, rien de tel ne semble exister et les Ligures peuvent être considérés comme de simples spectateurs de ce qui fut un mouvement de noms propres, un jeu d'élargissement/rétrécissement des termes antiques au gré des nouvelles données ethnographiques que les auteurs pouvaient collecter.

On conclura donc que l'emploi du terme « Ligures » est essentiellement révélateur des changements dans la façon antique d'appréhender et de décrire le monde plutôt que de l'histoire géographique réelle des Ligures. Ce terme doit être compris et étudié en fonction des conceptions grecques et romaines de la réalité. Toute recherche d'un espace ligure géographiquement stable ne peut alors être menée à son terme si l'on ne comprend pas ces Ligures en fonction des Grecs et des Romains et des progrès de leur géographie.

 

4. L'archéologie ligure : existe-t-il une culture matérielle ligure ?

A la suite des différentes théories géographiques évoquées ci-dessus, les Ligures ont pu gagner un statut de peuple à part entière, étudié pour lui-même et surtout accepté par tous comme une composante de la Protohistoire méridionale. Les premiers doutes sont cependant lisibles dans les ouvrages d'auteurs comme H. Hubert, M. Clerc, A. Berthelot et à leur suite bien d'autres qui doutent fortement de l'homogénéité de cette entité ligure. Une nouvelle source est alors mise à contribution pour étudier les Ligures : l'archéologie. Par l'étude de la culture matérielle, on va alors pouvoir réfuter cette homogénéité ligure prônée depuis le XVIIIe s.

En effet, si l'on tente de synthétiser les travaux des chercheurs du XXe s. concernant une possible culture matérielle ligure, on est frappé par la diversité des sites et objets placés sous cette même étiquette. Bien souvent, le seul lien que l'on puisse établir entre les Ligures et ces vestiges est purement géographique : les statues-menhirs, les gravures du Mont Bego, les sanctuaires du deuxième âge du Fer, les habitats fortifiés… sont qualifiés de « ligures » par les chercheurs car ils se trouvent en territoire dit « ligure » à l'époque où les Grecs utilisaient ce qualificatif. Même lorsque certains auteurs évoquent un « caractère absolument celto-ligure » pour certains oppidums par exemple, rares sont ceux qui expliquent cette justification. Le terme « ligure » est donc peu à peu passé dans le vocabulaire archéologique courant mais sans aucune définition préalable. Malgré tout, les chercheurs du XXe s. restent très prudents quant à l'utilisation de l'étiquette « ligure » et les objets portant cette étiquette ne sont nombreux ni dans les publications (et cela même dans les ouvrages de certains fervents défenseurs d'une entité ligure stable et bien définie) ni même au sein des musées. De fait, plus les études archéologiques et typologiques progressent et plus les archéologues acceptent leur incapacité à déterminer la partie « ligure » des trouvailles matérielles dans le Sud de la France. Les objets « ligures » se démarquent donc peu des objets dits « celtiques » ce qui pourrait indiquer que ce terme de « Ligures » ne fut pas créé par les Grecs pour recouvrir une réalité culturelle indigène spécifique.

Ceci nous amène à une autre remarque : la plupart du temps, les chercheurs utilisent le qualificatif « celto-ligure » pour décrire cette réalité matérielle dont on exhume les restes et il faut s'interroger sur cette réalité hybride qui devrait se situer dans la vallée du Rhône si l'on en croit les textes antiques. On assiste vraisemblablement à un remplacement progressif des Ligures par les Celtes dans les représentations ethnographiques antiques de l'Extrême-Occident. Mais, puisque le système de pensée antique imposait que les Ligures soient indéfiniment liés à ces mêmes régions de l'Extrême-Occident, les auteurs antiques ont dû se représenter les Ligures comme une strate antérieure à l'arrivée des Gaulois. Il en a résulté la création d'un terme mixte dont le succès moderne a largement dépassé le succès antique (Strabon lui-même avouait que la réunion des termes Celtes et Ligures avait été construite de toute pièce « à cause de l'ignorance où l'on était » (14)), sachant que bien souvent dans les écrits antiques, les termes mixtes constituaient un « moyen de résoudre les contradictions entre deux traditions issues de deux états différents du savoir » (Arnaud 2001, p. 337). C'est pourquoi les écrits scientifiques les plus récents s'accordent sur le fait que ce terme « Celto-Ligures » ne recouvre aucune réalité : ni les textes, ni l'archéologie ne permettent d'appuyer la thèse d'une invasion celtique récente qui aurait submergé des populations ligures « pures » et de plus ces Ligures autrefois bien distincts des autres peuples protohistoriques semblent en fait fortement celtisés (15). Il existe donc bien un lien entre les Celtes et les populations protohistoriques méridionales mais celui-ci doit remonter à un passé plus lointain que ces « invasions celtiques » dans lesquelles on a longtemps cru.

Si l'on résume les apports de l'archéologie du XXe s. à la compréhension de ce groupe des « Ligures », on peut dire que matériellement parlant, les Ligures restent encore difficilement saisissables. De plus, le terme « Celto-Ligures » ne semble pas être le reflet d'un mélange réel de deux peuples différents ; il serait plutôt celui d'un moment précis de la connaissance antique, lors duquel les auteurs se rendirent compte que ces « Ligures » qu'ils avaient crus différents au premier abord étaient peut-être celtisés et qu'en tout cas, cette Ligurie ne pouvait plus être pensée que comme une partie intégrante de la Celtique. Nous possédons donc dans ce terme une construction intellectuelle antique utilisée pour camoufler l'ignorance et la confusion des ethnographes et le fait que leur perception des populations du Sud de Gaule devenait de plus en plus précise.

 

5. Les apports de l'ethnologie et de la linguistique

Après des années passées sans réellement réussir à délimiter précisément le champ recouvert par ce terme de « Ligures », la recherche actuelle tend vers une remise en question de la nature même de ce que recouvre ce terme. Pour cela, les chercheurs ont largement intégré à leur réflexion certains indices mais aussi des modes de pensées issus de disciplines extérieures à l'archéologie.

Ainsi, nous n'acceptons plus aujourd'hui de raisonner à partir d'entités ethniques protohistoriques qui auraient été immuables et surtout que l'on pourrait aisément étiqueter grâce au vocabulaire que nous ont légué les auteurs antiques. Il semble préférable de raisonner en terme d'emboîtement de culture, d'empilement de territoires de natures différentes. De plus, on évalue en général les ethnogenèses en terme d'évolution sur place (avec plusieurs couches d'apports ethniques superposées) plutôt qu'en terme de migrations ou d'invasions massives. On accepte aussi plus facilement de remettre en question les textes antiques et ce d'autant plus que la recherche ne se trouve plus soumise à un contexte de justification de la colonisation ou du jugement sur l'Autre barbare.

Les progrès effectués récemment par la linguistique ont également permis de réétudier tout un pan des recherches sur les Ligures. On ignore encore presque tout d'une langue qui aurait été « ligure » et à laquelle on attribue tous les noms que l'on ne peut rattacher aux langues mieux connues. Cette attitude n'est pas récente mais le corpus qui en résulte s'est considérablement réduit du fait des progrès de la linguistique gauloise (16) et aujourd'hui, de nombreux noms que l'on croyait « ligures » sont traduits grâce à nos connaissances sur le gaulois. Prenons l'exemple des ethnonymes : on pourrait penser qu'une tribu dite « ligure » dans les textes antiques possèderait forcément un nom ligure, cependant, la plupart de ceux que les auteurs antiques qualifiaient de « Ligures » portaient en fait des noms celtiques. De plus, actuellement, plus aucune inscription n'est attribuée dans son intégralité à une hypothétique langue ligure (il paraît de plus en plus certain que les régions soi-disant ligures de Gaule du Sud et d'Italie du Nord possédaient en fait une population celtophone depuis le VIIe s. av. J.-C.). En conclusion, presque tous les noms propres que l'on a voulu à un moment ou à un autre relier à un peuple ligure sont aujourd'hui traduits par les spécialistes de la langue gauloise. Il existe bien sûr un substrat linguistique antérieur à l'occupation celte et perceptible dans certains textes antiques mais les restes de ce substrat ne constituent pas le corpus de noms considérés comme ligures par les auteurs antiques. Il s'agit là d'un substrat que l'on appellera donc simplement préceltique et qui subsiste principalement dans les noms de rivières ou de montagnes (sachant que ces types de noms sont les plus durables à l'image des référents qu'ils désignent).

Tout comme nous avons été incapables de délimiter une identité géographique et matérielle propre à l'entité que les Anciens nommaient « Ligures », nous nous voyons dans l'impossibilité de lui forger une identité linguistique qui ne serait pas celtique. Ainsi, certains chercheurs ont été amenés à penser que les Ligures ont eux-mêmes été des Celtes qui auraient évolué de manière différente de leurs voisins à cause de leur situation géographique spécifique et des contacts engendrés par celle-ci. On en vient donc à penser que ce terme de « Ligures » ne reflèterait pas l'existence réelle d'un peuple bien distinct des Celtes. Si C. Jullian affirmait que les Celtes étaient à l'origine une tribu ligure, on pourrait aujourd'hui plutôt voir les Ligures comme une tribu celtique du Sud (17). Notre perception du phénomène ligure s'est donc totalement inversée depuis le début des recherches sur ce thème et ce essentiellement grâce à la prise en considération du regard antique sur l'Autre.

 

6. Conclusion : quel avenir pour les Ligures ?

Mais si les Ligures ne sont qu'un concept géographique sans aucune épaisseur culturelle ou ethnique faut-il pour autant les éradiquer complètement de tous nos raisonnements ? Nous ne pouvons nous le permettre car ce concept conserve une valeur historique importante et un statut spécifique du fait qu'il a été élaboré par les Grecs et les Romains à un moment donné et dans un but précis. Il nous faut alors apprendre à relativiser les données fournies par les auteurs antiques et surtout à les replacer dans leur contexte historique et idéologique. Ce « peuple » des Ligures n'était une entité homogène et délimitée que dans l'esprit des auteurs antiques et nous avons vu que cette réflexion sur les Ligures est fortement liée à la question du regard du colonisateur, de l'explorateur face à l'inconnu. Le besoin de nommer, de décrire, de classer ce qu'il rencontre conduit parfois le voyageur à créer de fausses catégories surtout lorsque l'univers qu'il traverse est trop éloigné du sien ; il doit constamment remettre en question certaines idées et préciser certaines classifications. Cependant, une fois communiquées au monde, les premières descriptions d'une nouvelle terre, d'une réalité exotique, s'ancrent dans l'imaginaire collectif et il devient difficile de les en effacer d'où la nécessité de trouver d'autres solutions, des compromis tels que la création de catégories mixtes ou l'invention de mouvements de populations. S'il en a été ainsi pour l'exploration grecque antique de la Gaule du Sud, bien plus récemment des ethnographes et des explorateurs ont commis cette même erreur en tentant de catégoriser un peuple avec leurs propres mots et parfois même avant d'en connaître l'intégralité. C'est ainsi que ceux qu'on avait appelés des « Indiens » furent appelés « Amérindiens » afin de rectifier une erreur d'origine tout en conservant un terme déjà trop ancré dans les esprits. Et c'est ainsi également que certaines « ethnies » africaines ont vu le jour de façon totalement artificielle et uniquement par le biais du regard d'observateurs extérieurs (18). Tout comme les Indiens d'Amérique ou les Bambaras d'Afrique, les Ligures de l'ancienne Celtique ne semblent avoir d'épaisseur que dans le regard et dans l'esprit des personnes qui leurs sont étrangères mais peu à peu, afin de se conformer à un monde dans lequel ils prennent place, ils vont adopter ces dénominations allant parfois même jusqu'à en faire des symboles identitaires.

L'étude des Ligures dans textes antiques s'avère donc délicate si l'on ne perçoit pas que ces textes ne nous livrent qu'un regard spécifique porté sur l'Autre. Ce n'est que par des recoupements avec l'archéologie, la linguistique et l'ethnologie que l'on peut comprendre la vraie nature du concept de « Ligures ». La spécificité géographique du territoire de ces Ligures a été perçue depuis bien longtemps et on avait compris qu'une situation de zone de contact conditionnait fortement l'évolution des populations protohistoriques présentes. Il nous faut maintenant prendre en compte que cette situation a également beaucoup influencé les modalités de descriptions de ces mêmes populations.



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