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Pour citer cet article :
COPETTI A., Signification du terme transition en protohistoire, son sens et sa portée. Une réflexion théorique et méthodologique, Espaces, techniques et sociétés de la Préhistoire au Moyen-Age : travaux en cours, Actes de la première table ronde des jeunes chercheurs en archéologie de la MMSH, Aix-en-Provence, 18 mai 2006, A. Coudenneau et T. Lachenal (dir.), http://www.mmsh.univ-aix.fr/ecoledoctorale/trjca/acopetti.htm

 

 

 

Signification du terme transition en protohistoire, son sens et sa portée.
Une réflexion théorique et méthodologique.

Audrey COPETTI*

*Etudiante de Master 2, Centre Camille Jullian

Mots-clés : Transition, protohistoire, epistémologie, temps, chronologies, culture matérielle.

 

L'étude présentée ici est assez singulière dans la mesure où elle traite de la notion de transition en Archéologie d'un point de vue essentiellement méthodologique et théorique. L'approche théorique relève d'un besoin de comprendre comment les modes de pensées influent sur l'analyse et les interprétations archéologiques. Travailler sur la notion de transition ne signifie pas uniquement étudier un phénomène passé mais, c'est également comprendre le sens archéologique du terme. C'est-à-dire déterminer les étapes d'identification et de construction qui sont en jeux dans la définition et l'emploi du mot transition. L'objet de cet exercice est de déterminer l'origine logique du concept de transition, sa valeur et sa portée.

Commençons par un retour au sens latin du terme : transitio, qui signifie  passage, manière de passer de l'expression d'une idée à une autre. Cette définition nous permet de mettre en évidence la double nature du concept de transition. En effet le sens premier du terme transition à une valeur rhétorique, il s'agit le faire le lien entre des idées, de construire un discours. Les transitions appartiendraient donc au langage des archéologues, élément d'un discours scientifique non pas comme information donnée mais comme moyen d'expression. Mais à partir du moment où le discours est présenté comme décrivant une réalité (ici historique), la technique linguistique de transition devient consistance. Elle prend elle-même corps, n'étant plus forme mais fond, elle possède un sens. Ainsi le concept de transition relève d'un double statut. Il devient à la fois explication mais aussi sujet à être expliqué et étudié.

Ce travail a donc pour but d'éclairer l'évolution des études protohistoriques et plus largement les travaux menés sur les phases et phénomènes de « transition ». Retracer les différentes étapes qui ont constitué le développement de la réflexion archéologique et protohistorique, donne la possibilité de nous poser des questions sur leurs sens et leurs enjeux dans le milieu de la recherche. Cette démarche constitue un moyen d'aborder les problématiques que connaît la recherche protohistorique et permettra peut-être d'apporter un regard différent et neuf sur certaines questions.

Le concept de transition est passé tout au long des études archéologiques, d'un statut de “phase frontière” à celui d'une époque à part entière qui trouve son expression en terme d'histoire, de territoire et de culture matérielle. Par la suite la simple vision chronologique sera dépassée pour tendre vers une vision plus “ethnologique”.

Il apparaît qu'une telle réflexion regroupe, ici, deux grandes thématiques :
•  la notion du temps et l'établissement de chronologie : construction transition en archéologie
•  la notion de culture, en particulier celle des changements culturels ; c'est-à-dire la façon d'aborder les sociétés passées. : interprétation de transition

L'étude spécifique du concept de transition concerne véritablement la recherche archéologique depuis le début du XXe siècle à nos jours. La perception même de ce qui fut d'abord une phase chronologique, une période, puis un concept, a énormément évolué, tant sur le plan épistémologique (de la pensée) que sur le plan archéologique (des données et de leurs interprétations). Aussi loin d'être un sujet clos, la notion de transition, nous renvoie incontestablement à notre conception archéologique du temps ou encore aux questions relatives à la définition du terme culture.

 

1. Le concept de transition : construction et définition d'un outil archéologique.

L'apparition des transitions en Archéologie, prend forme en deux temps. Dans une première phase, elles sont apparues à la suite d'ordination du mobilier et de ses attributions chronologiques. Dans la pratique ces deux étapes visant à la reconnaissance du mobilier archéologiques vont de paire. Elles reposent sur une méthode simple qui consiste en l'observation du mobilier en établissant des critères de ressemblances et de dissemblances. C'est à partir des différences observées dans le mobilier que l'on définit l'objet puis des familles, des groupes d'objets. Ainsi pour A. ferdière, « La constitution d'une typologie s'appui sur le principe que les formes, les types d'un objets d'usage courant évoluent dans le temps en fonction des changement de modes, d'habitudes culinaires, de techniques et pratiques des artisans qui les produisent, etc… » (1) . Les modifications, les dissemblances sont donc à la base de l'étude archéologique. Vient en suite s'ajouter l'analyse de type chronologique, pour laquelle il s'agit de replacer ces ensembles mobiliers locaux dans une structure d'époque. En d'autre terme on replacer ces attributs dans une Histoire. Laquelle issue de l'association du matériel au temporel s'accompagne ainsi de ruptures nettes entre les périodes.

Dans un deuxième temps, le passage à une analyse de type ethnologique, consistant en une analyse globale de l'organisation et de l'occupation archéologique, a inséré des données archéologiques dans une dynamique historique et culturelle. Ce changement de cadre a eu pour corollaire une perception plus large dans le temps et dans l'espace, dont la conséquence a été de relativiser les phénomènes de rupture au profit de continuité. De manière générale, les approches de type chronologique et de type culturel de la transition ont toutes deux connu un développement du point de vue de l'Historiographie à la fois disjoint et combiné. L'approche chronologique comme l'approche culturelle des vestiges passés constituent les deux sœurs siamoises de l'analyse archéologique. Cependant elles sont issues et nécessitent des méthodes différentes, elles correspondent à deux manières d'envisager un même phénomène archéologique, comme une transition par exemple. Leurs divergences consistent principalement dans le choix des cadres de l'étude et, de fait, en l'interprétation finale. En fait pour simplifier, la différence profonde que nous allons voir apparaître réside dans, la différente mais nécessaire, place accordée au temps. Néanmoins est conservé le cadre commun à ces deux analyses : celui se référant à l'évolution des cultures et des sociétés.

 

1.1. Apparition des transitions dans la construction du temps archéologique.

Le concept de transition appartient au temps construit par les archéologues, dont nous allons voir qu'il peut varier selon les objectifs et les types de constructions abordées. Il en va de même pour le concept de transition.

La place du temps dans une étude archéologique est omniprésente (puisque celle-ci se définit comme une démarche historique). Implicite ou explicite, le temps se trouve au centre de toutes les démarches de la rechercher archéologique. Sa conception comme son usage conditionnent les approches et les conclusions finales. Les évènements, les faits, les actions humaines ne prennent un sens historique qu'une fois situés dans le temps.

J.-C. Gardin (1979) et Alain Gallay (1989) ont montré combien la façon dont il s'intègre aux étapes de la démarche archéologique et aux constructions archéologiques, varie. Car le temps dont nous parlons est avant tout un temps construit par les archéologues pour les aider à la compréhension du monde passé. Afin de mieux cerner les interventions du temps dans le processus archéologique, je me permet, ici, de rappeler la réflexion présentée par A. Gallay (2). La construction d'un temps en Archéologie répond au besoin de comprendre le monde que l'archéologue étudie. Elle lui permet d'élaborer sa propre perception du passé et de s'accorder avec la visée historique de la discipline. De fait le temps est intégré dans chacune des étapes du travail de l'archéologue depuis la description des données à l'interprétation. Cependant il n'existe pas qu'une seule façon de concevoir le temps. Son intégration dans les opérations archéologiques ainsi que les constructions qui en découlent varient. Aussi, la construction du temps ne concerne pas seulement la démarche archéologique, elle concerne également le discours de l'archéologue et pour une part l'interprétation et le résultat de ces travaux.

Le Temps découle en grande partie de la manière dont nous comprenons le passé : il est à la fois en amont et en aval de la réflexion archéologique c'est-à-dire qu'il apparaît à la fois dans l'organisation des données et dans leurs interprétations. C'est l'organisation des événements, des faits dans le temps qui donnent un sens à ceux-ci et nous permettent leur compréhension. Or c'est au sein cette organisation des données archéologiques en époques, périodes, phases que s'intègre les transitions. L'histoire de l'identification et de la création de “moments de transition” est, de fait, largement liée aux caractères de la périodisation.

 

1.1.1. Chronologie et constructions.

Cette question est propre à l'Archéologie elle-même et à l'ensemble de ces disciplines. Elle lui est inhérente, issue de l'objectif archéologique qui est la compréhension des sociétés du passé. Elle tient à la fois de l'organisation des données et de l'organisation des connaissances qui en découlent. En fait la mise en place de chronologie est pour l'Archéologie à la fois une nécessité, une méthode, et un outil. Il convient donc de définir le terme de chronologie selon ces trois angles. La “chronologie outil” est un élément de travail, un instrument emprunté à la Géologie et à la Muséographie. Instrument de terrain, elle permet de découper, de dessiner les successions d'événements dans le temps. C'est ce que J. Vital (3) appelle « la chronographie : une observation de nature discontinue réduite à la relation d'antériorité d'événements séparés par des durées variables et ayant été l'objet d'une notation, d'un enregistrement. ». Il s'agit ainsi de l'adaptation archéologique de « l'outil stratigraphie » de la Géologie.

C'est également dans cette même optique d'agencement que la chronologie en tant que découpage devient un procédé de classification et d'ordonnancement des données archéologiques représentées par les objets. La chronologie est l'outil qui les numérote: premier, deuxième…et qui les fixe dans une position.

La chronologie est également une méthode d'analyse dans la mesure où elle met en évidence et établit des relations entre différents éléments : antériorité, contemporanéité et postériorité.

En ce sens elle est une méthode d'ordonnancement dans le domaine du temporel. Elle est une modélisation (une construction) qui associe le matériel au temporel dans un schéma historique.

Cependant, jusqu'ici, les chronologies n'étaient définies que sur le plan relatif. Un tournant important est franchi dans les années 1950, tant sur le plan de la méthode que sur celui du statut de la chronologie dans l'Archéologie. Il s'agit de l'introduction des systèmes de datations chronométriques (radiocarbone puis dendrochronologie…) et de leurs résultats dans l'établissement d'une chronologie. Ils apportent à la chronologie non seulement la précision, mais également une légitimité scientifique quasi irréfutable. A l'inverse de la typochronologie, c'est le temps absolu qui est prioritaire sur l'objet. J. Vital distingue les deux méthodes en appelant « chronotypologie, la partition replacée sur l'échelle absolue du temps, par des moyens chronométriques. » (4). Pourtant la chronologie dite absolue ou la chronotypologie soumet implicitement la recherche archéologique au danger d'en faire non plus un outil nécessaire à la compréhension et au discours archéologique, mais une image de la réalité. Nous ne remettons pas en cause l'esprit critique des chercheurs. Néanmoins ce serait faire preuve de mauvaise fois que de ne pas reconnaître et de nier que par commodité et par habitude, la chronologie, est utilisée non plus en tant que référentiel mais en tant que cadre réel. Ce basculement est aidé par l'illusion de vérité et de réel que crée la présence de dates absolues. Il a eu pour double conséquence de rigidifier les cadres chronologiques et d'enfermer la recherche archéologique dans des débats sur la validité de telles ou telles constructions et modèles chronologiques, hors des champs d'études des sociétés passées. Aussi il est bon de rappeler , après Ph. Boissinot, que la chronologique, quelle qu'elle soit, est un outil théorique qui doit être compris dans « une démarche heuristique, comme un bloc à travailler, à modifier, à tester. » (5) En fait plus qu'une démarche heuristique, la construction chronologique correspond à une gestion des données dans le temps. En ce sens il s'agit d'un outil conceptuel, au sein duquel le chercheur opère des choix selon ses problématiques.

Il convient désormais de creuser un peu plus en profondeur du côté de cet outil, afin de mettre en évidence ses liens étroits avec la notion de transition.

 

1.1.1.a. Le principe de périodisation

On ne peut pas parler de transition en Archéologie si l'on ne parle pas de temps, ni de chronologie. C'est l'organisation des événements, des faits dans le temps qui donnent un sens à ceux-ci et nous permettent leur compréhension. Or c'est au sein cette organisation des données archéologiques en époques, périodes, phases que s'intègre les transitions. Dans la mesure où périodiser signifie : définir dans le temps et dans l'espace des vestiges, des entités culturelles (groupes culturels), à partir des objets matériels.

La périodisations construit des périodes qui sont elles mêmes des cadres ou plutôt des ensembles spatio-temporels déterminés les uns par rapports aux autres, à partir de la variabilité des données de la culture matérielle.


Figure 1 : Principe de la périodisation.

La périodisation est avant tout une classification. La classification chronologique repose sur deux principes traditionnels : le système de fossiles directeurs et la mise en situation de ses résultats à l'intérieur de cadres plus ou moins rigides qui sont autant de périodes sécables, de stades. Le principe des fossiles directeurs est une constituante de l'Archéologie. Dans la mesure où elle se définit comme une science du passé par l'étude de ses vestiges, elle émet le postulat que les vestiges sont les témoins des sociétés passées. La première tendance fut donc de caractériser les grandes étapes de l'évolution humaine par ceux-ci : âge de Pierre, âge du Bronze, âge du Fer. Parallèlement se développait des méthodes d'analyse des ces vestiges, mobilier métallique puis céramique, fondées sur la description, l'analogie morphologique et la classification. Cette classification dite typologique est en fait le corollaire entre ressemblance morphologique et synchronie de l'objet. Au sein de la typologie les fossiles directeurs seraient des associations d'objets considérés comme particuliers et propres à une époque précise et de portée géographique large. A ce titre le meilleur exemple est celui des importations méditerranéennes : un mobilier connu et daté, de grande diffusion, son association avec d'autres ensembles, a permit d'établir une ordre chronologique dans la succession des objets et de leur agencement. De tel agencement de mobilier dans le temps correspond à la pratique de la typochronologie, c'est-à-dire à une sériation des objets à des fins chronologiques. Ainsi la classification sort de son champ d'investigation, l'objet, pour s'attacher à celui du temporel et devient sériation : mise en série à la suite, de caractéristique et de groupe matériel.

Cependant cette dernière repose sur des présupposés méthodologiques qui fragilisent sa valeur modélisatrice. La sériation préfère le principe de la particularité à celui de la diversité du réel, où les objets participent à une évolution linéaire. L'amplitude de la ressemblance rapprocherait les objet sur l'échelle du temps tandis que celle de la différence les éloignerait. De même la valeur des objets ainsi que leur durée de vie sont considérées comme régulières et invariables.

Dans un second temps la localisation de ces séquences dans des aires géographiques, aboutit à l'illusion qu'un tel découpage et ses divisions correspondent à des seuils bien marqués que l'on peut appréhender comme des périodes stables et immuables. On est de la sorte passé de la classification à la typochronologie puis à la périodisation. Les processus classificatoires ont constitué des séries continues de mobilier correspondant à des groupes géographiques et humains précis : à des unités culturelles. La sériation au sein de la périodisation culturelle répondant à la volonté de l'archéologue de déterminer des phases historiques dans la culture matérielle (6). Or ces phases s'inscrivent non seulement dans des limites temporelles, chronologiques, mais également à l'intérieur de limites territoriales.

Ainsi la périodisation sans cesse plus précise renferme la connaissance des sociétés passées et leur dynamique dans un double cadre plus ou moins rigide qui est ce lui de l'espace et du temps et où chaque changement constaté donne lieu à la création d'une nouvelle période.

La périodisation a donc naturellement un caractère limité dans la mesure où il s'agit d'une définition. Elle est alors délimitée et bornée. C'est en réponse au problème des changements et à celui méthodologique qui confère à la périodisation un caractère illimité, qu'est introduit le concept de transition.

La transition intervient en conséquence pour explique ces bornes :

  • Elle sert de limite entre deux des périodes
  • Face aux chevauchements, elle tente de justifier cette limite
  • Elle permet de combiner et d'agencer la diversité des éléments chronologiques
  • Elle replace le système chronologique dans des perspectives d'évolution et pose la question du changement et de sa nature
  • Elle vient en réponse aux changements qui permettent de passer d'une période à l'autre

La nature de ces transitions va donc évoluer. Elle dépendra d'une part de la perception qu'ont les archéologues du temps et de la manière de le construire. Et d'autre part des problématiques et des différent sujets d'études.
La démarche typologique est, nous venons de le voir, un outil archéologique. Elle constitue une étape de mise en ordre. Néanmoins, la vision qui est donnée du temps et de l'intégration des vestiges dans celui-ci diffère selon que l'on travaille en temps relatif ou en temps absolu.

 

1.1.1.b. Approches typo-chronologiques et chrono-typologiques : deux perceptions du temps, deux perceptions de l'évolution des sociétés passées.

La typochronologie, comme la stratigraphie, consiste à isoler les objets des uns des autres pour comprendre dans un second temps leur relation spatiale et temporelle. Il s'agit pour l'essentiel de traduire les relations physiques entre les objets en terme de relation chronologique. On retrouve ici le principe de l'analyse stratigraphique qui à partir de l'observation définit que ceci est postérieur à cela. Le travail typo-chronologique consiste en un enregistrement de l'ordre non pas des couches ou des unités stratigraphiques mais des objets selon leurs caractéristiques. Ce système d'analyse est du strict domaine de la chronologie relative. De fait elle établit par déduction un continuum donné par les relations que les objets observés entretiennent entre eux, cette relation est réduite à celles d'antériorité- postériorité et ressemblance-dissemblance. Le temps est découpé en phases successives dont l'amplitude et la valeur ne sont pas clairement précisées. Le sens de ce découpage s'attache dans tous les cas à celui de l'événement.

La chronotypologie, à l'inverse, dans sa démarche situe dans le temps un ou plusieurs de ces objets, mais de manière indépendante, les uns par rapports aux autres. Elle s'établit en deux temps : la manière relative conserve sa primauté car elle concerne la position de l'objet au moment de sa découverte. Ce n'est que par la suite que la partition des objets est replacée sur l'échelle absolue du temps. C'est-à-dire du temps sans coupure ni innovation, un temps non événementiel, ce que d'aucun appelle le temps cosmique, le temps physique. La chronométrie (C14 ou la dendrochronologie…) ne sont que des mesures coordonnées du temps qui le balisent mais ne font référence en rien à un événement ou à une organisation hiérarchique. En ce sens, il renvoie à un temps perçu comme continu. Attention je rappel que je tiens là un discours proprement théorique. Par ailleurs, on sait que dans la pratique l'importance accordée à ce référentiel, dans le cadre des chronologies, pour cerner les durées des événements, évince dans un premier temps le caractère illimité que nous venons de voir. Cependant il est important de reconnaître et de distinguer la différence de sens et d'impression qu'il existe entre une échelle chronologique (construite de chaînons d'événements) et la flèche du temps « originelle ».

Le schéma ci-dessous illustre le raisonnement.


Figure 2 : la dualité dans la perception du temps et les systèmes chronologiques.

Cette conception différenciée est d'autant plus déterminante que la typologie constitue, dans la démarche archéologique, l'étape intermédiaire entre la description des données et l'interprétation. (7) Or la typologie en tant que mise en ordre des données dans le champs du temps mais aussi de l'espace a déjà mis un pied dans le domaine de l'interprétation.

L'exemple de l'outil typologique, nous a permis de voir comment en Archéologie le rapport au temps dans l'analyse peut prendre deux significations différentes, l'un procédant d'une temporalité discontinue et l'autre d'une temporalité continue. Cependant pour la première on constatera plus facilement des transformations, une filiation entre les objets, tandis que pour la seconde, l'on signifiera plus particulièrement des ruptures. En effet la typologie, en ne tenant compte que des associations d'objets considérées comme des fossiles directeurs (définissant des périodes précises et dont la portée géographique paraît illimitée), intègre le concept de synchronie . La synchronie permet de mettre en évidence des objets présents dans deux espaces différents mais peut également conduire à des développements illustrant des objets présents dans deux phases successives. Dans ce cas soit on conclue à un chevauchement des limites temporelles, soit à une filiation entre les deux phases et espaces. Néanmoins le degré de rapprochement des typochronologies dans un sens convergent ou divergent induit des découpages plus ou moins important touchant aux grandes subdivisions ou aux subdivisons internes qui s'accompagnent d'hypothèses historico-culturelles. Il s'agit là d'une démarche qui utilise les typologies comme une procédure classificatoire et qui est couramment usitée à des fins de périodisation, c'est-à-dire pour déterminer des groupes, ceux-ci étant révélés par une sériation du mobilier. Pour l'archéologue il s'agit de déterminer, « les phases historiques » au sein de la culture matérielle qu'il analyse. Cette opération privilégie les ruptures, puisqu'elle a pour objectif de définir des groupes, des rythmes indépendants.

Actuellement le caractère univoque de ces relations n'est plus soutenable, la typologie comme da périodisation ont évolué. La multiplication des champs d'études, la reconnaissance de dynamiques propres à ceux-ci, ainsi que l'insertion des démarches typologiques et de datation pour des ensembles relativement bien circonscrits contribue à relativiser le caractère strict des découpages chronologiques.

 

1. 1. 1 .c. L'introduction de la variable chronométrique :

L'établissement de référentiel chrono-typologique n'eut pas de grand impact sur la valeur les chronologies. Mais sur le sens de celles-ci, on a pu noter un changement radical. L'enrichissement fut d'ailleurs significatif au niveau des problématiques. Les datations chronométriques (radiocarbone ou dendrochronologie) changèrent notre rapport à l'objet. En effet les vestiges pouvaient être étudiées pour eux- mêmes et non plus seulement pour leur valeur chronologique. De fait on constata un renversement dans l'analyse archéologique et dans la lecture des chronologies : d'un classement typo-chronologique à vocation « culturelle », on est passé à des considérations socio-économiques et historico-culturelles.

Les typochronologies participaient à une Archéologie dite descriptive car fondée sur la description des objets et leurs corrélations selon les critères essentiellement morphologiques. Avec la notion de fossile-directeur définissant des périodes particulières et des espaces géographiques, la diffusion des objets et des traits culturels et, de fait, des cultures s'accompagnait d'une restitution du peuplement. Par la diffusion des objets et leurs représentions au sein des chronologies et d'espaces précis, il était possible de restituer les événements qui ont affectés les sociétés. Les typochronologies permettaient d'établir un classement logique de ces diffusions matérielles et donc des événements historiques.

A l'inverse, la démarche chrono-typologique et les datations chronométriques peuvent s'appliquer aux objets en métal, à la céramique, au bois, aux gisements en général….

L'objet n'est plus le centre de la datation, la datation est un critère qui vient s'ajouter à l'objet. La dimension de celui-ci a pu se développer dans ses aspects technologiques, économiques et symboliques (place et signification dans la société). Au niveau supérieur donc (celui de l'interprétation), l'analyse se portera davantage sur les manifestations sociales, économiques mais aussi politiques. L'évolution sur l'échelle du temps n'étant alors plus uniquement celle de la culture matérielle mais de faits divers dont chacun sont porteurs d'une évolution et de dynamique spécifique, parfois asynchrones. En diversifiant les champs de la datation, c'est une diversification de l'approche des faits qui apparaît. On ne se retrouve plus alors face une seule forme de successions temporelles mais plusieurs éléments marquants de successions diverses qui sont aussi nombreuses qu'il y a de champs d'investigations.


Figure 3 : dualité dans la perception historique des sociétés passées

Nous avons donc retracer non seulement une évolution rendant compte de deux perceptions possibles du temps pour les archéologues, mais également de deux perceptions possibles des vestiges et donc des faits passés.

 

1.2. Chronologie, transition : le sens des découpages

1. 2. 1. Transition : l'identification d'un espace : une vision « géographique »

Le découpage chronologique (temporel) peut être rapproché aux systèmes de découpage existant en Géographie. C'est l'enseignement que met à notre disposition Christian Grataloup dans son article de 1991 : les régions du temps. Géographe de formation, il a remarqué que les questions relatives à l'espace des sociétés en Géographie et celles concernant les découpages des temporalités révèlent des interrogations analogues entre homogénéité et discontinuité, et procédé d'emboîtement de plusieurs ensembles en une entité d'échelles supérieures.

Il commence par rappeler que les découpages opérés répondent à une simple nécessité didactique. « On ne peut pas tout étudier à la fois ni le monde dans son ensemble ni l'évolution de l'humanité, il faut bien couper en morceau. » (8). De fait on s'accorde généralement pour dire que le champ de l'étude, qu'il s'agisse d'un territoire ou de l'Histoire, doit d'être délimité pour pouvoir être identifié et analysé. En tant qu'élément didactique, le découpage possède une valeur instructive et pédagogique, il est utilisé comme un cadre utile à l'étude menée. Or la constitution de ces cadres et leurs usages a connu une histoire qui peut se résumer de la sorte :

  • Etape fondatrice qui produit des découpages progressivement institutionnalisés. C'est-à-dire les grandes périodes dont les caractères universels et homogènes de chacune les distinguaient les unes des autres.
  • Phase de remise en cause des limites internes et externes. Etudes régionales et thématiques veulent redonner aux périodes une réalité sociale et culturelle et non plus matérielle et historique. L'approche systématique alors développée rejette les barrières au profit d'une vision largement diachronique et synchronique. Elle a eut pour double conséquence d'une part d'élargir les espaces de l'étude repoussant les cadres spatio-temporels et d'autre part d'offrir une image beaucoup moins claire, car estompée et fragmentée.
  • Retour à la périodisation non plus institutionnelle, mais visant à la compréhension des données ainsi qu'à leur gestion. La question du découpage se repose une nouvelle fois donc mais sous des angles différents.

 

1.2.2. Transition et le principe du déroulement temporel.

Le retour à la périodisation et la permanence de la question du découpage révèle en fait que comme en Géographie, il pouvait y avoir plusieurs espaces et systèmes de découpages (tels que les frontières, régions, pays) ou encore plusieurs manières de percevoir ceux-ci (région-espace vécu, région-espace homogène (paysage)). On retrouve dans les découpages chronologiques ces différents niveaux d'analyse et d'interprétations.

Pour ce qui est des « frontières chronologiques » dont le caractère ne correspond plus nécessairement à des bornes mais à l'existence dans le temps de limites en nombre illimité, selon l'objectif et le sujet. Celles-ci peuvent aller de la succession d'habitat à celle des pratiques de consommation…

Tandis que la période peut se lire soit comme un espace vécu par une société, une culture particulière soit comme un espace mental produit par des logiques de structuration.

La réflexion et la définition de la période s'organisent autour de la question de l'homogénéité au sens classique du terme. La période est une portion du temps à peu prés homogène où « les processus sociaux de reproduction (constance et permanence) l'emportent largement sur ceux de transformation radicale ». (9)

Cependant la focalisation sur un moment particulier ne peut prendre sens que si on l'inscrit dans un déroulement temporel. C'est-à-dire dans sa genèse. Celle-ci comprend un centre, mais également des périphéries temporelles, ce qui limite son caractère de rupture. Puisque tout événement à une phase de genèse, de développement et de conséquences. Il fonctionne donc selon le principe suivant :


Figure 4 : Principe du déroulement temporel.

On peut donc conclure que tout espace temporel est homogène du fait de son identification. Mais ce même espace temporel, lors de l'étude, peut focaliser une durée plus grande à partir de lui. Le schéma ci-dessus représente cette idée. Le cercle central exprime la concentration sur un sujet, de cette concentration en ressort une homogénéité. C'est-à-dire l'unité formant le premier cadre de l'étude, le point de départ de l'observation. Le second cercle, correspond à l'élargissement nécessaire du cadre de l'étude. Il s'agit de son insertion dans un contexte, dans une dynamique. Pour cela il faut inévitablement dépasser le premier cadre de définition (ou de reconnaissance). De fait le principe du déroulement temporel, doit être instauré comme un principe de lecture d'un moment donné.

Ces différentes réflexions nous permettent de saisir le rôle de l'outil transition dans l'analyse archéologie. L'apparition des transitions en Archéologie prend forme en deux temps. Elles sont apparues à la suite d'ordination du mobilier et de ses attributions chronologiques suivant différences observées dans celui-ci. Dans un premier temps, elles concernent une analyse de type chronologique, dans laquelle il s'agissait de replacer des ensembles locaux dans une structure d'époque, en d'autre terme de replacer ces attributs dans une histoire. Dans un deuxième temps, le passage à une analyse de type ethnologique consistant en une analyse globale de l'organisation de l'occupation archéologique, a inséré les données archéologiques dans une dynamique historique et culturelle. Ce changement de cadre a eu pour corollaire une perception plus large dans le temps et dans l'espace, dont la conséquence a été de relativiser les phénomènes de rupture au profit de continuité.

 

1.3. Entre approche chronologique et approche culturelle.

Nous venons de parcourir les cadres structuraux sur les quels repose le concept de transition en Archéologie. Mais nous avons là que la moitié des données nous permettant de cerner le sens et la nature de la transition. Après la méthode il nous reste à retracer l'interprétation et les problématiques. Lorsque l'on entre dans la phase d'interprétation, le temps et la notion de transition prennent une forme nouvelle, ils ne sont plus appréhendés de la même manière. L'interprétation en effet à la différence des étapes de descriptions et d'analyse des données, ne s'inscrit plus sur un plan logique et mathématique. Dans le sens où l'interprétation correspond au moment où dans la démarche archéologique l'on ne s'occupe plus de mesures mais de faits humains. Il s'agit donc de proposer une image du vécu qui sera un modèle ou un scénario selon les auteurs. Par l'interprétation on accède aux caractère humains et donc anthropologique du concept de transition.

1.3.1. Notion de période.

L'intégration de l'espace dans la périodisation fut un élément primordial, dans la mesure où l'espace témoigne d'un ancrage non plus seulement mental (comme l'ancrage temporel) mais physique. Aussi, quand la transition n'est plus devenue seulement un espace chronologique mais aussi géographique, elle est devenue une période. Par conséquence les subordinations spatiales organisent des constructions chronologiques différemment, puisqu'elles peuvent être considérées comme des unités de « propriétés ». C'est-à-dire qu'elles peuvent constituer des ensembles de caractéristiques particulières, permettant la définition d'unité cohérente.

Pour autant elle s'accompagne d'une prise de conscience que la datation relative comme la datation absolue ne met à notre disposition que des « fourchettes » de temps dans lesquelles s'inscrivent des objets et des événements. Il convient alors d'accorder son importance et son sens à l'étendu de la fourchette, soit à l'intervalle qu'elle représente. Dans l'absolu la prise en compte de la durée doit être un élément primordial dans l'analyse comme dans l'interprétation archéologique de la transition. Dés lors, la dynamique qui ressort de l'analyse temporelle peut également s'inscrire dans une dynamique spatiale. La prise de conscience d'une dynamique spatiale offre aux archéologues de nouvelles perspectives comme elle pose de nouveaux problèmes. La transition n'est plus une période intermédiaire, mais bien une période à part entière.

 

1.3.2. Etat et processus.

La notion de transition en Archéologie tient en elle plusieurs niveaux sémantiques et conceptuels. Nous en avons d'ailleurs déjà abordé certains. Cependant malgré le développement que nous venons de voir, une ambiguïté persiste quant à la nature même du terme transition. En effet pour le même terme deux sens s'interfèrent : celui d'état et celui de processus. Dans les deux cas, le rapport à la transition diffère, sans pour autant s'évincer l'un de l'autre. Ils révèlent tout deux la difficultés de concevoir et d'interpréter les phénomènes passés dans le temps, tout en leur donnant une réalité anthropologique.

Or les sens d'état et de processus fonctionnent ensemble comme nous allons le voir. En effet, la transition en Archéologie est comprise à la fois comme un état et comme un processus. Un état, en tant que situation, disposition (temporelle et géographique) dans laquelle se trouve un certain nombre d'éléments et de phénomènes particuliers. Pour l'archéologue, il s'agit avant tout d'un moment particulier d'observation. L'étude historique se focalisant sur un moment particulier, elle génère un processus de polarisation sur la transition. Or comme un évènement a une genèse, il s'inscrit dans une perspective qui limite en partie son caractère de rupture. De fait du statut d'état on est passé au sein d'un déroulement temporel à un statut de processus qui a des échos ultérieurs, des effets et des rebondissements. La notion de période et de processus, nous invite à aborder la transition sous une optique privilégiant la saisie de la longue durée. On pourrait me reprocher d'y trouver une vision globalisante des phénomènes de transition. Mais elle se justifie à partir du moment où on la conçoit comme une unité de l'histoire (une période), c'est-à-dire comme instrument pour comprendre la vie des hommes. D'ailleurs l'interdisciplinarité des thématiques et la concentration des problématiques sur les processus sociaux nous prédisposent à un tel choix. En outre la prise en compte de la particularité et de la singularité des faits dans leurs expressions et leur insertion dans le vécu des groupes et des communautés passées, n'implique nullement comme but ultime la formulation de lois sur la dynamique culturelle relative à l'évolution des sociétés.

 

1.3.3. Un espace vécu.

Enfin le travail de sériation a contribué à renouveler la perception de la transition, en atténuant les phénomènes de rupture (sans pour autant les nier ou les rejeter). A la différence des études strictement typologiques qui posent la question sous un rapport extrinsèque lié au comparatisme, la pratique de la sériation la pose du point de vue interne. En effet l'évolution du mobilier n'étant appréhendé qu'en contexte clos, comme le domaine funéraire, c'est donc sa dynamique propre qui est abordée. Récemment les travaux de sériation concernant des vestiges en espaces clos, tel que ceux effectué par T. Janin (10) permirent de mettre en évidence qu'un phasage était possible pour le période de transition Bronze- Fer. Prenant pour base un ensemble regroupant une centaine de tombes issues de plusieurs nécropoles languedociennes, s'échelonnant du Bronze final IIIb au début du premier âge du Fer, il a établit une matrice du mobilier céramique et métallique. La confrontation du mobilier, les associations s'opérant entre certain type de céramique et le mobilier métallique et leur mise en perspective en séquences chronologiques successives offrent alors une image de l'évolution de la culture matérielle à l'intérieure des nécropoles. A partir des changements observés, s'établissent des regroupements représentatifs de phases d'évolution à caractère chronologique. Ainsi trois phases furent révélées au sein des nécropoles du Languedoc occidental entre le Bronze final IIIb et le premier âge du Fer. La phase I correspondant au Mailhacien I (IX-775 av. J.-C.), la phase II à la période de transition à proprement parler (775-725 av. J.-C.), dont l'évolution progressive peut se percevoir en deux temps, notamment par l'apparition de nouvelles formes. Et enfin la phase III (725- 650 av J.- C..) qui marque le premier âge du Fer, du fait de la présence de quelques objets en fer et importations. La mise en évidence d'une périodisation au sein même de la transition et dans un contexte commun aux phases antérieurs et précédentes, montre bien qu'elle s'inscrit dans un développement, dans une histoire, appartenant aux sociétés et aux communautés du Midi de la France et de Mailhac en particulier.

Par ailleurs, reconnaître à la transition une dynamique interne, c'est reconnaître que les découpages chronologiques ne correspondent pas uniquement à des histoires juxtaposées.
Ces travaux peuvent confirmer le point vue ci-dessus selon lequel un espace de transition peut être appréhender comme une période pour ne pas dire qu'il s'agit d'un période, dont la culture matérielle, rend compte ici de son entière dynamique.

Dans le développement précédent nous avons mis en évidence les relations qu'il existait entre la notion de transition, la gestion des objets archéologiques et la relation au temps construit. Tout au long de notre développement nous avons insisté sur le rapport étroit qui unit en Archéologie, la démarche chronologique et les approches culturelles dans l'analyse mais surtout dans le cadre de l'interprétation. Je me répèterai donc en disant une nouvelle fois que l'approche chronologique comme l'approche culturelle des vestiges passés constituent les deux sœurs siamoises de l'analyse archéologique. Néanmoins l'approche chronologique appartient dans la démarche archéologique aux étapes de mise en ordre et d'analyse des données. Tandis que l'approche culturelle relève déjà de la phase finale d'interprétation.

 

2. Notion de transition et notion de culture en archéologie.

2.1.1. Définition de la culture matérielle et d'entités culturelles.

2.1.1.a. Principe archéologique : définition d'une culture matérielle :

Le principe de la culture matérielle se fonde sur le regroupement d'objets fabriqués par l'Homme. Ces objets ne sont pas considérés pour eux même mais sous l'angle social et culturel. C'est-à-dire qu'ils sont envisagés comme les témoins, le reflet de l'identité sociale d'un groupe. Cette démarche qui place les objets au cœur du monde social, se fonde sur le postulat que les objets en tant qu'artefacts reflètent la technique de l'individu « artisan » et les normes collectives auxquels l'objets doit répondre (en terme de besoin, d'esthétique, de fonctionnalité…). C'est la relation induite entre l'objet et l'homme et l'objet et la société qui fait de lui une fenêtre vers la culture et crée ainsi la notion de culture matérielle. Cette approche essentiellement technologique a accompagné chaque définition de culture matérielle, privilégiant la matière, l'aspect morphologique puis stylistique de l'objet. L'objet est perçu comme support des innovations techniques et du contexte « comportemental » du groupe. Par conséquent ce sont les ensembles matériels, considérés comme des « habitudes matérielles » qui permettent aux archéologues de découper le temps à l'image de celles–ci. En simplifiant à l'extrême on pourrait le traduire par la formule suivante : pour une période on distingue une culture matérielle.


Figure 5  : Concept de culture matérielle.

2.1.1.b. Objets témoins : le déterminisme des objets : une culture matérielle figée.

L'objet est considéré comme un témoin, d'autant qu'en Archéologie, il a le statut de vestige, c'est-à-dire de trace ultime du passé. Il révèle alors un état humain ou culturel passé. Il est représentatif d'une Culture. L'erreur est de considérer la culture matérielle comme étant déterminée une fois pour toute. En effet, un fois une culture matérielle définie, reconnue par l'analyse archéologique, elle se fige et prend le statut d'entité irréversible. L'objet en tant que preuve du statut culturel et social de la société, ancre cette dernière dans le carcan de la définition matérielle. En figeant la culture matérielle la conséquence logique est de figer l'espace dans le quel a été reconnu la culture. En fait le problème réside dans la place que l'on assigne aux vestiges, à l'objet que l'on a tendance à trop considérer comme une preuve absolue pour l'analyse et la compréhension des sociétés.

La culture matérielle peut prendre une place centrale ou plus périphérique, dans l'étude des sociétés passées. Soit elle est utilisée pour définir une Culture à part entière au sens ethnologique du terme, soit elle ne constitue qu'un sous-ensemble de la culture. Dans le premier cas, on se retrouve face à une conception de la culture matérielle qui est figée dans la mesure où l'on pratique l'équation bien connue : culture matérielle = entité = peuple = civilisation.

Dans le second cas, la culture matérielle, en tant qu'ensemble cohérent d'objets ne constitue qu'une des caractéristiques de la Culture. Elle en révèle une partie mais ne permet pas de l'envisager dans la globalité. Cette perception a pour conséquence un nivellement de la notion de Culture. On aurait en effet un niveau correspondant à une expression particulière de la Culture au travers des objets et des niveaux relevants de sphères bien moins matérielles (niveaux immatérielles) tels que ceux correspondant à l'organisation économique, sociale, politique ou appartenant à la sphère cultuelle.

Néanmoins, sans émettre un classement hiérarchique entre ces niveaux, la limite et la place à accorder aux objets ne sont pas aussi simples. Il revient à Fernand Braudel d'avoir montré que l'on peut parler de culture matérielle mais également de civilisation matérielle lorsque l'on considère les objets non plus selon leurs seuls aspects esthétiques, mais leurs relations avec la vie quotidienne et les aspects économiques (production, circulation, consommation).

 

2.2. La définition de culture en Archéologie et les implications dans la notion de transition. Classification culturelle : les stades de développement.

En Archéologie l'identification des cultures comme des périodes ne peut se faire qu'à partir des vestiges, composés pour l'essentiel d'objets, en deux mots de la culture matérielle. D'ailleurs A. Leroi- Gourhan note que « dans la pratique de la mise en place des chronologies et la périodisation culturelle ont marché d'un même pas vers la constitution des grandes périodes », (Leroi- Gourhan 1988, 860).

Nous venons de voir précédemment que le concept de transition est abordé comme un processus en mouvement. Ce nouveau glissement du concept de transition n'est pas isolé. Les objectifs de la recherche protohistorique se sont également déplacés. L'attention est fixée sur les cultures, c'est-à-dire les sociétés en tant que groupes humaines homogènes avec toutes ses manifestations. Un intérêt tout particulier est porté aux changements qui ont lieu au sein de l'histoire de ces cultures. Les protohistoriens ont utilisé de nombreux outils théoriques, souvent empruntés à l'Ethnologie et à l'Anthropologie, afin de comprendre et de traduire les modalités des changements observés ainsi que leurs expressions. C'est pourquoi il nous paraît intéressant de retranscrire les idées développées par l'Ethnologie et de mettre en parallèles leurs applications quant à la compréhension de la transition en Archéologie et des changements culturels décelés.

2.2.1. Classification des sociétés et l'idée d'évolution des cultures.

2.2.1.a. L'évolutionnisme et le principe des stades d'évolution historico-culturels.

Au XIX e siècle les critères matériels servent de base à la classification des sociétés. Des stades évolutifs par lesquels les sociétés doivent passer sont mis à jour : sauvage, barbare, civilisé. Ces stades sont définis en fonction des objets rencontrés et des techniques utilisées. Au stade sauvage on associe le Paléolithique ou la Préhistoire dans son sens large, caractérisée par l'industrie lithique, mais aussi par l'usage de l'arc et de la céramique. Au stade barbare, correspond la fusion des métaux et l'emploi de la pierre dans l'architecture domestique notamment. Au stade civilisé, l'usage de l'écriture ainsi que la maîtrise et la capacité de bâtir de grands monuments en pierre de taille, révèle le degré « intellectuel » et « sophistiqué » de la civilisation.

Le passage d'un état à l'autre est marqué par des innovations techniques. Celles-ci constituent alors les marqueurs les plus démonstratifs des cultures matérielles. Le critère d'évolution n'est pas le temps mais le matériel. C'est le matériel, la technologie qui définit les stades, qui seront par la suite eux-mêmes assimilés à des périodes temporelles. En deux mots la chronologie est matérielle. La hiérarchisation de l'outillage des sociétés étudiées est supposer refléter la hiérarchie historique mais aussi morale des sociétés elles mêmes. L'évolution se quantifie en terme de technologie et de richesse de la culture matérielle. La technique et la profusion d'objets sont les supports d'une analyse évolutionniste des sociétés.

La démarche consistant simplement à faire corréler des seuils technologiques avec des types de Cultures. En fait, l'évolutionnisme établit un strict parallélisme entre sociétés–stades d'évolution immuables et caractéristiques matérielles.

 

2.2.1.b. Evolutionnisme et transition archéologique :

Le mouvement recherché était celui du progrès par le biais de la mise en évidence de stades de développement permettant à l'homme et à sa culture de s'améliorer. En Archéologie les stades sont figurés par les grandes périodes chronologiques. Le passage d'une période à une autre marquait un degré d'évolution supérieure par rapport à la période qui précédait. L‘idée d'une complexification croissante des sociétés, prévalait alors à la définition de l'histoire de l'humanité. Il fallait donc mettre en évidence ces modifications et leur processus. C'est-à-dire les lois du progrès, le moteur qui impulse les sociétés. L'image de l'évolution a été favorisée par la sériation des objets et la mise en place de typologie.

Or les lois permettant le passage d'une condition à une autre ne pouvaient se visualiser dans les périodes déjà déterminées comme des stades de l'évolution où les changements, antérieurement accomplis, étaient devenus des éléments constitutifs de la “période-stade”. Les mutations se trouveraient par conséquent dans les phases de transitions.

Dans cette approche c'est une perception transformiste qui est assignée au terme de transition. Le mot transition est alors synonyme de rupture, car il s'inscrit dans une conception factuelle du processus dynamique. L'histoire d'une culture ou d'un groupe humain est comprise comme une succession de phénomènes et d'événements qui la font avancer. Toute transformation est perçue comme un palier franchi. Les transitions sont alors appréhendées comme les processus qui accompagnent ces transformations (un peu comme le moment juste avant et le moment juste après).

 

2.2.2. Diffusionnisme.

2.2.2.a. Les objets en mouvement : le moteur des changements

Le découpage du temps passé mais également de zone géographique en fonction des « habitudes matérielles », à partir d'assemblage d'objets (sous la forme de typologie) à conduit à distinguer les grandes périodes de l'histoire de l'humanité. Cependant l'extension de la recherche tant dans l'accumulation des données que dans la confrontation d'ensembles géographiques vastes, ainsi que le constat de ressemblance entre sociétés devant appartenir à des phases (ou secteurs) différentes et des dissemblances entre sociétés attribuées à un même stade, pose question. Dans ces cas l'explication par une expansion uniquement historique des traits culturels n'est plus suffisante (évolutionnisme), lui sera alors privilégié l'analyse des formes d'expansion géographique. Toutefois la dimension historique reste présente et accompagne les processus de diffusion, en intégrant l'idée d'une distribution de traits culturels (objets, rituels…) d'un centre vers la périphérie à la notion d'aire chronologique. Et en rapprochant l'idée de déplacement à celle de distance (spatiale et temporelle) ainsi qu'en lui attribuant le statut d'événement, le premier modèle de diffusion met l'accent sur l'importance des mouvements migratoires des populations, autrement dit des invasions. La théorie invasionniste appliquée à l'Archéologie reposait en partie sur l'observation et la conscience que dans l'histoire récente du XIX- XXe siècle, des changements majeurs d'ordre culturel, linguistique et matériel avaient été entraîné dans les pays colonisés par l'expansion impérialiste de l'Europe occidentale. Cette expérience contemporaine venait renforcer de manière implicite l'idée selon laquelle les mutations culturelles ne pouvaient s'appliquer que par des mouvements de populations. Une invention technique ou la présence d'une nouvelle pratique dans la société, ne trouverait pas sa source dans l'entité étudiée mais ailleurs.

L'école diffusionniste a développé et proposé de nouveaux modèles de diffusions atténuant le caractère guerrier des relations précédemment décrites, mais conservant la “position civilisatrice” d'un des deux peuples protagonistes. En effet, on préféra au processus de migration, le processus d'acculturation. Ce terme est né autour des années 1950, dans une société occidentale qui commence à porter un regard neuf, du moins distant sur sa période coloniale dont elle sent approcher la fin.

Le processus d'acculturation tente de rendre compte d'un schéma moins simpliste des contacts entre les populations. Il a pour objectif de désigner « les processus complexes de contacts culturels au travers desquels des sociétés ou des groupes sociaux assimilent ou se voient imposer des traits ou des ensembles provenant d'autres sociétés. » (Bonte et Izard 1991).

 

2.2.2.b. Diffusionnisme et transition archéologique.

En Archéologie l'approche diffusionniste a longtemps imprégné les esprits. On faisait du site éponyme et de son territoire géographique le centre de l'aire culturelle (11) de l'entité observée. L'intensité de la répartition d'éléments semblables à la “culture mère” sur un vaste espace géographique marquait son expansion et son influence. Les vestiges archéologiques fournissait de nombreux éléments pouvant figurer l'expansion d'une entité culturelle dont les trois principaux sujets à avoir été utilisés furent : la céramique, le mobilier métallique et les pratiques funéraires. Une telle prise de conscience du caractère expansionniste des cultures marqua profondément l'outil principal de l'Archéologie : la périodisation. Ainsi comme le soulevait J-J. Hatt, « jusqu'à présent les grandes divisions chronologiques correspondent aux changements profonds de la civilisation et du peuplement (…). ».

La trame de fond reste l'évolution des sociétés mais leurs modes de développement résultent de l'imitation ou de l'emprunt. L'approche diffusionniste a consisté à voir dans les changements des contacts culturels entre les peuples. La question de l'évolution ne concerne plus seulement le champ de l'histoire mais également celui de la géographie humaine. La phase de transition est perçue comme l'instant “t ”de la mise en place de ces contacts, celui de la confrontation entre deux cultures mais également comme le lieu “x”, où se déroule la scène. C'est au sein de cet espace spatio-temporel que le chercheur tente de comprendre les modalités de diffusion des idées ou des objets. A l'interrogation : comment s'effectue la diversité entre les cultures, la recherche s'oriente sur les transitions ainsi abordées comme des périodes ou du moins comme des phases.

Néanmoins, on reste dans un premier temps dans une perspective hiérarchisée des Cultures. La transition est peut-être passée d'une simple limite à un statut de phase. Mais celle-ci demeure dans un statut particulier puisqu'elle confronte non seulement deux périodes mais également deux cultures. La transition vue par l'approche diffusionniste pose comme postulat l'existence d'une inégalité entre les peuples où l'on privilégie une relation de domination plus que d'échange. C'est un schéma unilinéaire où un peuple s'impose en même temps qu'il impose ses caractères techniques et ses manifestations culturelles. Parallèlement avec le diffusionnisme apparaît le concept de “processus civilisateur” d'un peuple supérieur (plus avancé sur l'échelle de l'évolution) sur un autre. Les thèses d'invasions ou d'acculturation annoncent une transformation radicale et directe des sociétés réceptrices qui subissent ces apports extérieurs.

Les études relativiseront ces idées reçues, en s'intéressant plus profondément aux caractères liés à l'invention et à la diffusion non plus des objets mais des techniques. L'acculturation en intégrant dans ces recherches les notions d'adoption, d'emprunts et d'imitation présente une série de processus et de modifications progressives quand l'objet intègre la nouvelle société et lui appartient.

 

2.2.3. Entre structuralisme et sociologie : l'objet au pluriel : le miroir d'un tout complexe

2.2.3.a. Structuration et fonctionnement social au centre de la question des changements culturels.

L'objet, la culture matérielle et donc la Culture , perd peu à peu de son rapport de l'individu à l'objet pour se tourner vers l'expression de la totalité de la vie culturelle et sociale de l'Homme. Il est important de noter qu'à ce stade de la réflexion, l'usage archéologique de la culture matérielle est fortement imprégné des avancées et de l'enrichissement de la notion de culture par les ethnologues. « La culture n'apparaît plus comme un assemblage de traits dispersés, mais comme un ensemble d'éléments organisés interdépendants. » (12). Les relations et les évolutions culturelles doivent alors s'étudier dans un contexte relevant du domaine social. Les éléments culturels, doivent être étudié à l'intérieur de différents cadres sociaux et notamment dans celui de la structuration sociale. Selon ce principe les changements qui interviennent ou se manifestent dans la culture matérielle, touche également la structure sociale.

Les changements touchent ainsi différents niveaux de la réalité sociale et culturelle selon une perception horizontale mais également dialectique de la Culture. Les formes et les agents de ces changements peuvent donc êtres extrêmement variés, dans leur nature comme dans leur impact. A cette vision correspond la volonté d'aborder les faits culturels avec une approche systématique voire globale. On est alors en plein développement de l'école structuraliste et du matérialisme-culturel. La première développe une approche originale. Elle considère qu'une culture, une société fonctionne et doit être prise en compte comme une structure. C'est-à-dire composée d'un ensemble d'éléments, à la fois distincts et liés les uns aux autres, et subordonnés à des lois les régissant. Elle offre ainsi l'image d'une totalité au sein de laquelle les transformations sont dues à des modifications des éléments. Les changements entraînent un rééquilibre de l'ensemble, mais la structure conserve sa spécificité, seul quelques contenus ont changé et la structure s'est adaptée.

La deuxième émet l'idée que les éléments de la culture humaine sont des réponses aux besoins et aux aptitudes des groupes sociaux. Elles ont en commun de considérer la Culture comme un tout complexe et de privilégier une étude orientée sur la société en tant que telle et son organisation. De même la recherche archéologique concentre alors ses objectifs sur l'histoire sociale d'une culture et peu à peu s'ouvre sur les domaines de l'économie et des structures sociales (13).

Ces études ont fait apparaître que dans leur complexité les sociétés étaient moins homogènes qu'on le pensait et que leurs dynamismes sociaux (donc le rôle du changement) étaient de nouveau au centre de la question. On se propose, alors, d'étudier les sociétés selon leur dynamique et leur organisation propre et surtout non plus de manière monolithique mais en prenant compte des diversités internes. Il n'y a plus d'évolutions ni de transformation mais des processus. L'histoire d'une société est comprise comme un ensemble de phénomènes actifs et organisés dans le temps.

 

2.2.3.b. Transition archéologique un processus actif : la problématique d'une évolution interne.

La polémique, tenant à la définition de la période de transition, a évolué en même tant que nos connaissances et nos données se sont enrichies. L'abondance des documents et du mobilier recueilli, la multiplication de leurs études, des typologies, des inventaires et des synthèses ont confronté les protohistoriens à nuancer leur vision. Non que le schéma dualiste, évolution et transformation, n'ait totalement disparu. Mais le fait est que l'on se retrouve face à des phénomènes liés soit à la tradition soit à l'innovation. Aussi se tourne-t-on vers une nouvelle projection théorique qui est celle de la continuité et de la discontinuité. Cependant, il est important de noter que cette question ne se pose plus selon une vision historique et linéaire mais suivant une vision globale où certains éléments font preuves de tradition tandis que d'autres d'innovation. On retrouve cette lecture aussi bien dans le domaine du mobilier céramique, par exemple, que celui de l'habitat. Aussi est-il courant de relever dans la littérature protohistorique les termes suivants : « décor de tradition Bronze final », « d'ambiance Bronze final », de «céramique tradition indigène » ou encore « pérennité dans le mode d'habitat.» et « survivance de la pratique funéraire en grotte », « le premier âge du Fer se pose en héritier ou en continuateur ». Tandis que leurs font échos les formules  reflétant une innovation tel que « naissance d'un nouveau faciès », « d'influences sensibles », « d'apparition », ainsi qu'une distinction quantitative ou qualitative telle que « l'augmentation des gisements » « essor démographique », « développement d'activité » « technologie nouvelle » « organisation rationnelle »…

La place désignée de la transition n'est plus celle du lieu isolant un important processus d'acculturation (c'est-à-dire une dynamique externe), mais un lieu possédant sa dynamique propre. La société inscrite dans la période de transition n'apparaît plus passive et primitive, mais actrice de son histoire. La recherche attachée à la période de transition, pose alors un discrédit sur les explications des changements culturels en terme de faits extérieurs au profit de celles qui s'expriment en terme de transformations internes. Elle construit dès lors sa problématique autour de deux nouveaux pôles : succession et survivance, chacun des pôles reflétant la dynamique intrinsèque d'un groupe social.

La période de transition est donc la période toute désignée et de choix où les processus paraissent d'autant plus visibles qu'ils font le lien entre deux temps (plus ou moins) connus de la structure sociale d'un groupe. C'est dans ce contexte que prennent sens les termes de succession et de survivance, annoncés plus haut.

 

3.1. Transition et modalités d'évolution d'une société.

3.1.2. Concept de survivance et de succession.

On peut dire aujourd'hui qu'une transition en Archéologie est un terme qui éclaire les processus dynamiques dans lesquels sont en jeux les questions de continuité et de discontinuité. La transition aborde la société dans sa complexité et dans sa nature active. Elle met en évidence les ensembles de phénomènes actifs, organisés dans le temps et qui se manifestent en partie au travers de la culture matérielle d'un groupe social. Elle traduit également la prise en compte que les sociétés sont moins homogènes et immobiles et quelles sont plus marquées par des contradictions qu'on ne le pense. De fait il convient donc d'étudier tour à tour les formes traditionnelles et les transformations, ainsi que les liens qui unissent ces deux processus dans la société. C'est en effet ce point qui apparaît être la clé de voûte d'une compréhension tant archéologique (lecture des faits observés) qu'anthropologique.

Je l'ai traduit par les phénomènes de survivances et de successions. Ces termes expriment plus profondément la réalités archéologique et anthropologique, dans la mesure où ils dépassent l'apparente dichotomie des termes « tradition » et « transformation » pour proposer une analyse plus dialectique. Pour reprendre l'anthropologue G. Balandier : « Toute société peut-être vue selon deux aspects en apparence opposés. Selon que l'on considère ses invariances, ses facteurs de maintient, sa continuité ; ou à l'inverse, ses forces, ses transformations, ses changements structurels, il est possible d'en construire des images fort différentes et pour une part infidèle. Ces deux manières d'envisager la réalité sociale conduisent dans leur expression extrême, à considérer principalement les processus qui déterminent sa modification et provoque à terme une révolution, une mutation. (…). En fait les deux démarches sont justifiables, la première se fonde sur l'observation que toutes les sociétés, même les plus ouvertes aux changements manifestent une certaine continuité, tout ne change pas et ce qui change ne se modifie pas en bloc.

C'est par un dépassement dialectique des modes de lecture des sociétés qu'il importe de parvenir. » (14)


Figure 6 : Schéma explicatif révélant la complémentarité des notions de survivance et de succession.

Le schéma ci- joint illustre deux niveaux de lecture. Les termes de succession et de survivance évoquent tout deux l'idée de lien, de prolongement, de transmission. Cependant ils ne référent pas au même temps de perception. Je m'explique : succession et survivance sont des processus actifs dans un des domaines constitutifs de la société (la culture matérielle par exemple) : un élément de céramique sera appréhendé en terme de survivance comme tenant d'un aboutissement, d'un prolongement, tandis qu'un autre élément témoignera d'une succession en tant que suite. Chacun procédant d'un mouvement actif (processus) perçu soit en son début soit dans ses dernières manifestations.

Ainsi la période de transition, plus que toute autre période, aborde les sociétés dans leur complexité et dans leur nature active.

 

3.1.2. Transition : un cadre culturel et social élargi

Aujourd'hui plutôt qu'un puzzle d'espaces et de dates s'emboîtant plus ou moins, l'Archéologie de la Protohistoire en général et des transitions en particulier, se ramifie en une variété de thèmes géographiques, économiques, techniques, démographiques, sociaux et politiques.

Figure 7 : Ramification des thèmes concernant la transition Bronze- Fer

La ramification des thèmes d'études à partir desquels est abordée la transition en Archéologie ouvre l'horizon de ses attributions. Cette ouverture est importante. Il convient donc dans mesurer les applications comme ses conséquences:
La plus importante étant qu'elle met en évidence des rythmes d'évolution de nature différente. Puisque chacun des objets étudiés rendra compte de sa propre réalité. Ainsi nous aurons le rythme d'évolution propre à la céramique, qui sera différent de celui du mobilier métallique, lui-même distinct des phénomènes funéraires etc.…
L'image qui en ressort sera forcement celle d'une évolution graduelle, que nous pouvons traduire ainsi :


Figure 8  : Exemples illustrant le caractère graduel d'une transition par la mise en forme des rythmes d'évolution différents.

L'horizon chronologique est par conséquence naturellement élargi, de même que le sens de la transition est décuplé. Car elle rendra compte d'une combinaison de réalités différentes.

 

Conclusion :

En conclusion nous pouvons constater qu'à la suite de ce portrait sur le concept de transition, celui-ci fut compris le plus souvent comme une période dans la quelle les changements d‘une société se mettent en place. L'expression “période-couveuse” ne serait pas faire preuve uniquement de mauvais sens de l'humour. L'étude d'une période de transition comme celle concernant le passage de l'âge du Bronze à l'âge du Fer, a essentiellement consisté à identifier ces changements et les critères qui les déterminent. Néanmoins nous l'avons vu, il s'agit d'un concept qui n'a eu de cesse de s'enrichir et notamment d'élargir ses perspectives et ses champs d'action.
A la question qu'est-ce qu'une transition, on peut désormais apporter le premier élément de réponse de ce travail. Car poser la question de la transition revient à poser la question : comment les archéologues appréhendent l'évolution des sociétés ?
Le tableau-ci dessous rappelle les différentes théories et donc problématiques qui ont accompagnées la réflexion de l'archéologue face à cette question.

Définitions
Analyse / Interprétation
Objectifs

1) transition : limite entre 2 périodes

•  Justification d'un découpage chronologique
•  Rupture

1) Etablir un ordre entre divers groupes

2) transition : inscription des faits archéologiques dans une dimension historique et évolutive

•  Modalité du peuplement
•  Moment intermédiaire qui fonctionne comme une marge
•  Synthèse d'éléments en présence mal définis
•  Processus dynamique au sein des sociétés pour franchir des étapes importantes de leurs vies

Culturels dans une série continue.
Stades successifs

3) transition : processus qui accompagne ces transformations

•  Dimension géographique et chronologique  = période
•  Processus dynamique
•  Enjeux : questions de continuité et de discontinuité

2) Intérêt pour les sociétés elles mêmes et leurs manifestations

4) transition :

évolution, rupture, passage
=
processus en tant que phénomènes actifs dans le temps

•  Question des modalités
•  Prise en compte de la complexité et de la diversité des manifestations

3) Traduire les modalités des changements observés, leurs expressions et les interactions qu'elles mettent en jeux

Figure 9 : Synthèse de la construction anthropologique de la notion de transition en Archéologie.

Aujourd'hui, on pourrait penser que la problématique est moins bien définie. Je ne le pense pas. Elle correspond en fait à une conception bien moins réductrice des phénomènes d'évolutions qui ne sont plus uni-causal comme les théories invasionniste ou diffusionniste.
La problématique actuelle est sans doute plus riche et donc plus complexe car plus large. Elle pose la question de la transition, dans les termes d'une conception anthropologique de l'évolution des sociétés. La transition exprime avec acuité la question des changements et non pas du changement (au singulier) des groupes culturels et des sociétés. En diversifiant ces approches typologiques, démographiques, économiques, politique…elle a mis en évidence la nature plurielle d'une transition. De même la question des causes reste nécessaire dans la problématique, mais elle doit partager pour moitié avec la question du vécu et de l'intégration des changements. C'est-à-dire comment la transition, les changements sont vécus dans la société ? Selon quelles modalités ? Mais également selon quels rythmes ?