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Pour citer cet article :
BUHLER A., Comprendre le combat antique : la notion de choc, Espaces, techniques et sociétés de la Préhistoire au Moyen-Age : travaux en cours, Actes de la première table ronde des jeunes chercheurs en archéologie de la MMSH, Aix-en-Provence, 18 mai 2006, A. Coudenneau et T. Lachenal (dir.), http://www.mmsh.univ-aix.fr/ecoledoctorale/trjca/abuhler.htm

 

 

 

Comprendre le combat antique : la notion de choc

Alexandre BUHLER *

*Doctorant, Centre Camille Jullian

Mots-clés : Antiquité, Grecque, Guerre, Combat, Choc, Othismos, Science Militaire, Anthropologie.

 

1. Introduction

Pour appréhender le combat antique nous disposons de trois axes de recherche incluant deux types de sources archéologiques :
- l'armement et ses représentations
- les textes
- la partie des sciences humaines liée à l'étude diachronique du combat

L'étude du matériel dans l'optique d'une approche processuelle peut conduire à la technique de l'arme. En effet, la technologie intégrée dans les armes renseigne sur leur finalité, sur leur usage et sur la gestuelle qui accompagne cet usage (1). Les données textuelles ont une portée variable. Les informations à rechercher ont trait à l'armement (2) et plus encore à la formation, à l'échelle du commandement enfin, à l'action menée et à ses résultats.

 

2. Apports de La Science Militaire

À notre sens, les bases de l'anthropologie militaire moderne ont été données par le colonel Charles Ardant du Picq (3), l'idée maîtresse de l'auteur étant que le Commandant ne devrait ordonner que ce qui est humainement réalisable pour optimiser l'action de ses troupes. D'où l'absolue nécessité d'analyser le comportement humain au combat.
De la connaissance diachronique du combat résultent trois règles fondamentales :
- l'importance des facteurs psychologiques font que l'action morale d'une troupe sur une autre et supérieure à son action physique. Ainsi, le simple fait de marcher sur l'ennemi avec résolution suffit généralement à le mettre en fuite. Si la résolution du défenseur est la plus forte, c'est l'assaillant qui reflue.
- plus la pression psychologique résultant de l'action morale de l'adversaire sur vous augmente plus l'instinct de conservation prime. Avec comme résultante que le corps à corps est rare, que la mêlée véritable est improbable (4), que la défense prime l'attaque et que la mise hors de combat prime la blessure mortelle (Fig. 1) (5) du fait de l'effet terminal de l‘attaque. Ces phénomènes sont instinctifs (6) et encore renforcés quand la connaissance du vivant (7) et l'expérience de la guerre sont là(8).
- le combat individuel est laissé au soldat qui souvent n'y est pas formé. Ainsi, dans le Lachès de Platon, la discussion tourne-t-elle autour de l'escrime jugée inutile pour l'un, utile pour l'autre, lors de la rupture de formation pour fuir ou poursuivre. Pourquoi un si faible intérêt pour l'action de combattre alors que la formation et la manœuvre sont systématiquement inculquées par l'encadrement ?

Figure 1 : Relation entre type de blessure à l'arme blanche et délai avant la perte de conscience ou la mort. Ceci en vue d'illustrer la variabilité de l'effet terminal des armes blanches et la rareté de la mise hors de combat instantanée même lors d'une atteinte mortelle. Et, de fait, la nécessité de se garder d'être soi-même blessé en retour lors d'un corps à corps. (d'après Lecoeur G., 1981, L'Arme froide , Paris, Crépin-Leblond)

 

3. Notion de choc dans l'Antiquité grecque classique

Victor Hanson dans « Le modèle occidental de la guerre » (9) reprend la thèse du choc comme étant la norme du combat grec. Et ce, même s'il adopte une analyse anthropologique du combat intégrant les facteurs psychologiques et qu'il reconnaît l'existence de nombreuses batailles où l'action morale a suffi à décider de l'issue de la rencontre. C'est la réalité sous-jacente à la notion de choc ou othismos qui appelle réflexion compte tenu des connaissances de la science militaire.

Figure 2 : Fronton est du temple d'Aphaia à Egine. Marbre. Vers 480. Illustration de la face interne du bouclier hoplitique ou aspis. La main gauche de ce mourrant saisit encore la poignée avant du bouclier (l'antilabè, disparue si elle a jamais existé) alors que l'avant-bras a glissé hors du porpax ou brassard central. L' antilabè est donc nécessairement une poignée souple. D'où le problème du contrôle d'une force exercée de part et d'autre de l'axe formé par le porpax et l' antilabè. Et donc, le problème de l'exercice d'une pression équivalant à celle d'un « choc » provoqué par une véritable « charge » avec un bouclier du type de l' aspis. (d'après Ducrey P., 1985, Guerre et guerriers dans la Grèce antique , Paris, Payot, fig. 145).

- les partisans du choc pour l'infanterie sont les mêmes que ceux qui dénigrent cette possibilité pour la cavalerie pourtant à même de développer une vitesse et une énergie sans commune mesure avec celles de l'infanterie.
- les expériences du temps de paix démontrent qu'un bataillon en colonne devient rapidement « un troupeau de moutons » après un déplacement au pas sur un terrain égal (10). Les expériences du temps de guerre démontrent que si charge il y a, elle se fait à corps perdu, que l'unité s'étire en profondeur, que nombre d'hommes se « perdent » en chemin et que peu arrivent sur l'ennemi. D'où l'impossibilité du choc mécanique car si la position n'a pas été abandonnée par l'adversaire la tête de la charge s'arrête pour se regrouper et si la position est abandonnée il n'y a plus rien à culbuter…
- nulle part Victor Hanson ne fait référence au fait que les hoplites grecs sont également formés à reculer jusqu'à portée de javelot puis à faire demi-tour (11). En un mot, le désengagement est une pratique réglementaire (12).
- Victor Hanson ne donne nulle explication technique sur la manière de pratiquer une poussée des boucliers ou othismos aspidon. Comment le premier rang se préserve-t-il des coups adverses avant un contact jugé égal à celui d'un pack de rugby ? Comment peut-on exercer une poussée physique sur l'adversaire avec l' aspis (Fig. 2 et 3) sans se blesser soi-même ? Comment les rangs suivant transmettent-ils la poussée au premier rang dont la position face à l'ennemi est de trois-quart ?

Pour ces différentes raisons, nous considérons que l' othismos bien plus qu'une poussée réelle et physique est de nature essentiellement virtuelle métaphorique et psychologique : il s'agit d'un déplacement « à travers » les lignes ennemies entraînant ou suivant leur désagrégation.

Figure 3 : Sarcophage dit d'Alexandre. Marbre. Fin du IV e siècle. Le groupe central formé par un Perse et un hoplite macédonien présenterait le seul exemple à notre connaissance et à notre sens d'un usage un tant soi peu offensif de l' aspis. L'hoplite, fléchi sur sa jambe gauche, avance vers son adversaire tout en se gardant de son bouclier et vraisemblablement de son épée manquante. Il exerce une pression, sinon porte un coup, à la hanche gauche de son adversaire via le tranchant et non la surface de l' aspis. Pour se faire, c'est au plus près de l'axe de sa main gauche que la pression doit s'exercer pour avoir une quelconque force car seul le cône de l'avant-bras glissé dans le porpax permet d'encaisser la réaction exercée sur la périphérie du bouclier. Il est difficile de dire si la position de recul du Perse, marquée par l'appui sur la jambe arrière droite et la bascule du corps, résulte du seul « choc » du bouclier (action physique) ou également de l'intrusion de son adversaire armé et prêt à frapper dans sa zone de garde (action morale). (d'après Ducrey P., 1985, Guerre et guerriers dans la Grèce antique , Paris, Payot, fig. 63).

 

4. Conclusion et piste de recherche

Reste une difficulté : pourquoi cette poussée est-elle tantôt du bouclier ( othismos aspidon ), tantôt de la lance ( dorathismos ) ? Un sens différent se cache-t-il sous ces deux expressions ? Le dualisme droite-gauche présent dans l'univers symbolique joue-t-il ici un rôle?
Pierre Vidal-Naquet dans « Epaminondas pythagoricien ou le problème tactique de la droite et de la gauche » et dans l'appendice de 1980 donné dans le Chasseur noir  (13) s'interroge sur les raisons qui poussent les Grecs à placer leur commandement et leurs troupes d'élites à la droite de leur dispositif. L'auteur considère que la raison en est plus métaphysique que technique et souhaiterait une réponse des techniciens du combat grec sur ce point. Ce n'est pas le lieu d'aborder ici l'intégralité de cette question qui nécessiterait entre-autres de revoir tout l'ordre de bataille grec : nous sommes cependant convaincus que si des croyances et des conceptions peuvent indubitablement présider en amont à la théorie militaire, une fois que celle-ci se traduit par un ordonnancement et une formation de combat, la résultante sur le champ de bataille relève de la science militaire et de ses techniques avec la psychologie humaine comme seul facteur modérateur. Pour en revenir à l' othismos aspidon et au dorathismos nous ferons l'hypothèse de travail suivante (14) que la poussée de la lance et celle du bouclier s'opposent conceptuellement selon une métaphysique grecque bien ancrée rappelée par Pierre Vidal-Naquet qui cite la Métaphysique d'Aristote et ses dix oppositions essentielles dont l'une est celle de la droite et de la gauche.


Notes